mercredi 20 avril 2011

Lettre ouverte à Pascal Hollenweg : attention aux simplifications!

Cher Monsieur Hollenweg,


J’ai occasionnellement l’opportunité de lire vos prises de position, notamment depuis la nouvelle mouture du Courrier. Si je ne partage pas toujours vos affirmations, je reconnais en vous un agitateur d’idées, chose très utile et bienvenue dans une société trop formatée. Ainsi, vos propos parfois à contre courant ont, au moins, le mérite de lancer le débat et la discussion, choses que je salue.


Mais un débat constructif ne peut, à mon avis, se faire que lorsque l’idée de départ n’est pas excessivement simpliste (ce qui ne veut pas dire simple, j’insiste). C’est ce qui gangrène, de mon point de vue, l’actualité politique et citoyenne en ce moment, notamment à Genève. Des idées qui, sur le fond, peuvent même avoir une réalité incontestable sont, à force de simplifications et de manipulations, sorties de leur contexte et vidées de leur sens premier. On l’a vu avec le vote sur les minarets, où la question de départ – un vote sur une autorisation de construire – s’est vue opportunément transformée en vote contre une improbable islamisation de la Suisse. A Genève, vous n’êtes pas sans savoir non plus qu’une vision simpliste et réductrice sur les frontaliers, l’insécurité ou les mendiants, trouvant un large écho à la droite de l’échiquier politique, a fait au final le lit du Mouvement Citoyen Genevois. A trop simplifier un problème, au lieu de le vulgariser – ce qui n’est pas la même chose –, on perd le contact avec son fondement et on déroule du même coup le tapis rouge aux milieux populistes. C’est au moins un risque !


Je connaissais votre position personnelle face au projet de déclassement des Cherpines-Charrotons, à Plan-Les-Ouates. Je ne la partageais pas mais je pouvais comprendre que, politiquement, face à la pénurie de logements comme le connaît Genève, vous et vos camarades socialistes preniez part au mouvement défendant ce projet. 3'000 logements, ce n’est pas rien ! Mais je regrette vivement que le débat puisse prendre, notamment sous votre plume, une tournure simplificatrice qui n’est pas sans rappeler certains raccourcis idéologiques empruntés sans discontinuer par notre populisme local.


Dans l’édition du Courrier du mardi 19 avril, vous concluez votre chronique par le choix que devront faire les électeurs le 15 mai prochain : « loger les humains ou les légumes ». Si l’article aborde, reconnaissons-le, quelques parts non négligeables du problème de l’aménagement du territoire de la région (notamment l’emprise des zones villas), l’argument « percutant », qui reste à l’esprit et opportunément mis en fin de chronique, ne provient que de cette conclusion, issue d’une poussiéreuse idée : « loger les humains ou les légumes ». Simplification digne des milieux immobiliers ! Car le choix, symbolisé par ce projet où la part économique est indéniable – agrandissement de la zone industrielle, création d’un centre sportif –, va bien au-delà de cela.


A lire les positions des référendaires, personne ne s’oppose à la création de ses 3'000 logements. Plus globalement, on ne pourra pas s’affranchir du déclassement de petite partie de zones agricoles, comme de certaines zones villas. L’absence de compromis dans le projet des Cherpines-Charrotons est, par contre, déconcertante. Les opposants s’interrogent surtout, visiblement, au projet global et à ses aspects opaques. Il y a plus de cinq ans, un groupe d’experts de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Genève avait tablé que, pour un déclassement de 1% de la zone agricole, près de 15'000 logements pouvaient être créés. Le projet des Cherpines-Charrotons n’en comptait plus que 10 fois moins initialement, sauf erreur. Sous pression des référendaires semble-t-il, on en est maintenant à 3'000 sur la même surface. On peut se demander d’où proviennent ces fluctuations… Mais, finalement, les années passant, les projets évoluent de toute manière. Peut-être n’y a-t-il rien de plus que cela ?


Ce qui m’intéresse plus particulièrement, c’est le fond du problème. Est-ce que ce projet est destiné aux habitants de la région, où ne servira-t-il, au final, qu’à attirer les entreprises sur la nouvelle zone industrielle liée aux Cherpines-Charrotons (annulant, du moins en partie, la détente escomptée au niveau de la crise du logement) ? Risque-t-on dès lors de connaître, pour le logement, le même effet que ce que Meyrin a connu pour ses crèches, où la construction de l’EVE des Champs-Fréchets (150 places) n’a pas suffit à répondre à la demande ? Mais surtout, comment est-ce possible, au 21ème siècle, qu’un projet, devant déclasser une zone pourtant fertile en termes agricoles, ne prenne pas en considération, dès le départ, l’aspect de la production locale de denrées alimentaires ?


Prépondérance de la place économique genevoise et autonomie alimentaire sont les questions pourtant fondamentales qui doivent motiver le choix des électeurs le 15 mai prochain, non pas le fait de privilégier l’agriculture au détriment des gens ! Certes, elles sont plus difficiles à expliquer. Le rôle de la promotion économique du canton est souvent vu à l’origine de la création d’emplois, alors que son rôle plus ou moins indirect dans l’accroissement des besoins en mobilité ou encore son inaction dans le maintien des activités existantes sont occultés. Difficile à expliquer, surtout face à la force du lobby économique genevois et ses ramifications dans les « médias gratuits » (on trouve le même argument ridicule des « écologistes bloquant un écoquartier » dans la feuille de chou dénommée « Tout l’immobilier » et la campagne du PLR genevois ; indépendance de la presse, où es-tu ?). Mais je me serais attendu, au moins, à vous voir plus prolixe sur la souffrance humaine que crée notre demande sans cesse croissante en produits agricoles de l’étranger. Bien sûr que l’urgence du logement à Genève est une réalité (d’ailleurs bien entretenue par les milieux immobiliers, hausses des loyers obligent) ! Cette réalité implique de faire des compromis. Bien sûr que la création des Cherpines-Charrotons ne va pas, à elle seule, péjorer encore plus la situation des travailleurs agricoles en Andalousie ou dans le nord de l’Afrique et doper l’immigration. Mais, par l’acceptation de ce projet, le signal positif donné aux promoteurs et aux politiques pour mettre en place des processus de déclassements importants de zones agricoles sans tenir compte de la production locale de denrées alimentaires en circuits courts est dangereux à long terme et va totalement à l’encontre d’une vision politique où la souffrance humaine, où quelle soit, n’est sensée ne plus être ignorée.


D’habitude, vous défendez, Monsieur Hollenweg, à l’instar de vos collègues de parti, des positions générales que je qualifierai de profondément humanistes. Loin de moi l’idée de remettre en cause votre sincérité et les engagements que votre groupe a promis et tente de porter dans un contexte politique difficile. Les aspects sociaux, je le sais, vous sont importants et vous tiennent à cœur. Dès lors, je m’interroge sincèrement sur le fait que vous reléguiez aux simples préoccupations égoïstes de « bobos » le constat que, en l’état, ce projet d’aménagement, loin de n’être qu’une simple création de logements, pose le vrai problème de la perte de nos zones agricoles indigènes sans qu’aucune compensation ne soit pensée. Ce n’est pas qu’une question de sauvegarde des cardons AOC ! Notre dépendance alimentaire auprès de grands groupes agro-industriels, aux comportements éthiques et humains souvent discutables, devrait pourtant trouver un écho réel auprès d’un militant des droits sociaux comme vous. De même, les conditions de travail des ouvriers agricoles dans les greniers de l’Europe – sud de l’Espagne, Italie, etc. –, l’appauvrissement des ressources des pays du Tiers-Monde et les problèmes écologiques liés à la surproduction, ceci pour le seul bénéfice du Nord à l’agriculture déclinante, devrait vous forcer à plus de retenue dans vos propos. Au moins pour souligner que ce ne sont pas les référendaires tels que les écologistes qui bloquent les projets, mais bien l’incompétence et le dogmatisme idéologique des dirigeants, empêchant la constitution de projets clairs et durables, où toute la problématique liée à l’aménagement du territoire est incluse dès le départ ! Au moins pour dire, même si vous défendez ce projet pour les 3'000 logements promis, que la question n’est pas uniquement de choisir entre « loger les légumes ou loger les humains », mais bien de savoir si nous sommes prêts à perpétuer un aménagement du territoire qui, même s’il se teinte opportunément de « vert » (économie d’énergie, etc.), se rattache encore, en reléguant la question de notre autonomie alimentaire, aux modèles périmés du siècle passé.


Comme avec le rôle de la promotion économique dans les problèmes que rencontrent Genève, on ne « noie pas le poisson » (la crise du logement) en parlant de l’aspect de l’alimentation locale dans le cadre des Cherpines-Charrotons. On est juste honnête vis-à-vis des citoyens ! Ce qu’il faut pour Genève, et on a pris du retard là-dessus, c’est plus de réflexions et moins de dogmatisme économique, et des projets bien conçus, où une vision globale à long terme – et non pas uniquement les intérêts pécuniaires à court terme – est privilégiée. Car finalement, un quartier se construit pour durer !


Le populisme, à Genève, a visiblement marqué profondément l’activité politique de nos jours. L’argumentation de fond, et surtout le courage de porter cette dernière sur le devant de la scène, n’ont plus la cotte. A cela, on préfère des arguments faciles à la réflexion. Si de telles méthodes ne me surprenaient plus de la part du MCG, de l’UDC et du camp bourgeois en perte d’arguments, elles me choquent beaucoup plus quand elles sont utilisées par le camp se disant, à juste titre, en opposition. Que le PS et vous ne souhaitiez pas vous opposer à la création de 3'000 logements est à la limite politiquement compréhensible. Mais que cela se fasse au moins en prenant le débat dans toute son ampleur, c’est-à-dire en parlant aussi des impacts sociaux et écologiques qu’une agriculture locale déclinante implique ici comme ailleurs. Les citoyens pourront ainsi voter en toute connaissance de cause. A voir, après, si vos convictions s’en trouveront respectées ou non…


Au plaisir de vous lire.

Sandro Loi

samedi 16 avril 2011

3ème partie - Le réveil?

Le nucléaire et le dogme du « centralisme ».


Nous avons vu que le nucléaire ne peut être qualifié d’industrie propre, tant du point de vue environnemental (exploitation du minerai, raffinage, transport, déchets, etc.) que de celui inhérent aux aspects sociaux (sur les lieux d’extraction de l’uranium comme sur les conditions de travail au sein des centrales atomiques). Nous avons aussi vu que cette filière énergétique n’est pas une solution en termes d’indépendance énergétique. La Suisse, notamment, ne fabrique plus de réacteurs nucléaires depuis l’accident de Lucens en 1969. De plus, en Europe occidentale, il n’y a pas ou plus de gisement d’uranium économiquement exploitable. Donc, on le fait venir de contrées par des multinationales (Rio Tinito, Areva) pour lesquels, souvent, le bien-être des habitants locaux et de l’environnement est le cadet des soucis. Mais le nucléaire a aussi un autre défaut, à mon sens, qu’il est important de prendre en considération, tant il est absent des débats : celui de perpétuer le dogme du centralisme énergétique.


Le réseau électrique est interconnecté, formant une espèce de grande toile d'araignée. Mais cette toile n'est pas uniforme et répond à une structure logique : le réseau à très haute tension, à la maille grossière, apporte l'énergie au réseau moyenne tension, à la maille plus fine, qui la distribue au réseau basse tension plus dense et de plus courtes distances. Voilà pour le schéma de principe.


Jusqu'à peu, les centres de production ne pouvaient être que bien localisés bien sûr : une grosse centrale distribuait l'énergie à travers le réseau (très haute tension d’abord, puis réseau à moyenne tension et ainsi de suite). Ce concept allait bien jusqu'à ce que la demande sans cesse croissante conduise à une saturation progressive du réseau.


On touche ici aux limites du modèle du centralisme énergétique, basé pour l'essentiel sur une logique économique. Car lorsque le réseau est saturé, la moindre perturbation, a fortiori sur ces grandes artères que représentent les lignes très haute tension, peut provoquer, potentiellement, une panne généralisée, plongeant dans le noir des milliers, voire des centaines de milliers de personnes.


C'est ce qui s'est produit sur le réseau français lors des tempêtes des années 1999 ou, plus récemment, début 2009. Le réseau réputé le meilleur du monde n'a pas résisté aux caprices du temps. Les centrales atomiques, principales sources d'énergie en France, malgré leur puissance tant vantée, n'ont forcément pas été d'un grand secours lorsque les lignes de distribution ont été coupées par la tempête !


Bien sûr, ces lignes de transmission peuvent être enterrées. Cela entraîne un surcoût, bien que EDF soulignait récemment que celui-ci avait nettement baissé ces dernières années. Mais peut-on enfouir une centrale nucléaire, sujette, on l’a bien vu au Japon, elle aussi aux caprices de la Nature ? Et combien de temps prendrait l’enfouissement total de l’ensemble des lignes stratégiques de distribution d’électricité ? La question se justifie, dans le sens que, au mieux, comme en France, seules les nouvelles lignes électriques sont enfouies ; tant qu’il subsistera des lignes aériennes importantes, l’approvisionnement électrique, en plus de conserver sa vulnérabilité au niveau des centres de production, sera toujours susceptible d’être perturbé notamment par les aléas climatiques.


Dans le cadre de l’énergie nucléaire, le « dogme du centralisme » est ici exprimé de la plus éclatante des façons. On cherche toujours plus de puissance pour répondre à la demande d’énergie qui ne cesse de croître, alors que les risques de black out, inhérents à cette demande, sont également à chercher dans les infrastructures du réseau, forcément limitées et qui, à l’instar « de nombreuses choses dans l’Univers », ne sont pas extensibles à l’infini. Et qui dit « centralisation » dit, bien sûr, rationalisation des coûts, mais dit également augmentation de la vulnérabilité.


Les énergies renouvelables, tout du moins certaines d’entre elles – géothermie, micro-éolienne, solaire, etc. –, se prêtent mieux à une architecture en partie décentralisée. Celle-ci aurait l’avantage de prémunir partiellement le réseau des risques de coupure généralisée provenant soit d’une saturation du réseau (effet domino d’un black out), soit des effets de conditions climatiques exceptionnelles (tempêtes, chutes de neiges, etc.). Un « service minimum » pourrait donc, dans un premier temps, être assuré par ce système décentralisé ; si chaque immeuble disposait de ses propres panneaux solaires, les activités domestiques et de bureau pourraient être prioritairement maintenues lors d’un black out quelconque. Bien sûr, l’arrêt des freins systématiques à l’encouragement en R&D sur le renouvelable aiderait beaucoup à résoudre l’épineux problème, tant technique qu’environnemental, du stockage de l’énergie.


Une réflexion doit aussi être faite sur l’architecture même de la distribution d’énergie, et le lobby nucléaire a plutôt tendance à écarter cette question des débats (l’argument du black out n’est surtout utilisé que lorsqu’il est question de sortie du nucléaire).


Les centrales nucléaires ne sont donc pas une réponse suffisante au « problème » de saturation du réseau, contrairement à ce que prétend le lobby de l’atome. Elles écartent la population de la problématique propre à ce réseau et de ses limites intrinsèques. A ce sujet, elles donnent même un mauvais message, notamment sur l’argument majeur expliquant, avec les limites du réseau, ce potentiel risque de black out : notre boulimie énergétique !


Le nucléaire et le dogme des « 2% ».


C’est sûr, à quoi cela sert-il de réfléchir, d’un côté, sur notre propension à la surconsommation d’énergie quand on vous promet, de l’autre côté, via le nucléaire, des sources de production colossales et supposées inépuisables ? Ce message se retrouve sur une autre forme, lorsque l’arrêt des centrales nucléaires est demandé : « comment voulez-vous répondre à la hausse de consommation d’énergie si vous arrêtez les centrales atomiques ; cela va créer des black out et ruinerait l’économie », dixit le lobby nucléaire.


Une belle manifestation du dogme de la croissance infinie, lorsque la source du problème – la hausse continue de consommation – n’est même pas discutée !


Lorsque je travaillais dans le secteur de l’énergie, j’ai pu constater, de visu, cette hausse annuelle de l’énergie consommée ; pour de nombreuses PME, les courbes de charge – c'est-à-dire les graphiques de la consommation mesurée – augmentaient chaque année. Généralement, une hausse de 2% est observée d’après les spécialistes, certains secteurs progressant plus que d’autres.


La croissance économique en est, pour une part, la cause. Des « besoins » sans cesse croissants impliquent une « production » correspondante. A cet état de fait, le monde de l’économie a coutume de répondre que « la technologie saura relever le défi d’une consommation modérée ». Ce n’est que partiellement juste.


Par technologie, on définit, au fond, le rapport entre la « technique » et son application ; dire qu’un magnétoscope n’est pas technique est complètement faux, mais il n’est plus « technologiquement » à la pointe, en cette période de DVD et autres Blue Ray Disk. Le maître mot « qualitatif » est donc « l’application », autrement dit, ce que l’on en fait de la technique.


Prenons l’exemple des écrans plats de télévisions, aujourd’hui. Techniquement, ces systèmes – LCD, LED – sont bien plus efficaces que les anciens téléviseurs à écran cathodique ; mon écran LCD de 80cm consomme environ 60W (mode ECO activé !), contre plus de 100W pour un téléviseur à écran cathodique de 60cm de diagonale. Seulement voilà, le commerce ne s’est pas contenté de cela. Il en a profité pour vendre des écrans plus grands – et, comparativement, plus gourmands. Les dimensions des pièces d’appartements, en Suisse, ont-elles augmentées d’un même facteur, ce qui justifierait, le cas échéant, l’achat d’écrans plus grands ? Derrière la boutade et derrière ce simple exemple courant de la télévision, on voit bien que la technique, si elle peut bien sûr aider à résoudre des problèmes, reste surtout un « oreiller de paresse » pour justifier le status quo en matière énergétique, car son emploi et son application ne sont pas pris en compte dans le débat.


Un « oreiller de paresse » utile aux personnes qui voient, dans la hausse annuelle de consommation d’énergie, quelque chose d’intouchable, d’indiscutable, de corrélé avec une « hausse du bien-être », justifiant par la même occasion le maintien de « certains principes », comme le recours à l’énergie nucléaire. Car, même si cette hausse est due à une course effrénée pour attirer de nouvelles entreprises sur le territoire communal ou national (souvent au détriment des TPE et PME déjà implantées), une augmentation des temps de travail et de déplacements (heures d’ouverture des grands commerces, distance de plus en plus longue du domicile au lieu de travail), à la création de « besoins artificiels » (marketing autours du multimédia par exemple) et surtout au déficit d’information de la population et de règles claires permettant de consommer plus intelligemment, les lobbies nucléaire et économique voient plutôt une inéluctable course à plus de compétitivité, dont l’une des conséquences souhaitées est l’amélioration de notre vie quotidienne.


Constat « un peu simple », lorsque, après avoir pris en compte les aspects humains et environnementaux liés directement à notre demande en énergie, on prend aussi en compte les effets de cette « croissance inéluctable » qui, si elle a des effets positifs, possède également son lot d’effets pervers, malheureusement trop souvent minimisés et écartés des débats.


Et puis, jusqu’où cela va-t-il aller ? Sommes-nous naïfs à ce point pour ne pas oser se poser cette question, se demander à quoi peut bien rimer une croissance infinie, qu’elle soit économique ou, dans le cas qui nous intéresse ici, énergétique ? Le nucléaire, lié au dogme d’une croissance infinie, devrait nous inciter, par ces effets que l’on ne peut ignorer actuellement – triste Fukushima –, à nous méfier de cette idéologie dominante et à oser le changement de paradigme.


La suite, bientôt, dans la quatrième partie de cette série. A bientôt.

lundi 11 avril 2011

2ème partie - Le réveil?

Filière nucléaire pas si propre que cela !

La notion de rendement, traduisant l’efficacité avec laquelle l’énergie « contenue » dans la matière première est convertie en énergie exploitable sur le réseau électrique, et la prise en considération de cette notion dans les débats, doivent permettre de braquer les projecteurs sur l’origine de cette matière première : d’où vient-elle ; comment est-elle produite ou extraite ?

On parle en effet beaucoup de stockage des déchets. La filière de retraitement a d’ailleurs été le thème d’un reportage télévisé édifiant : « Uranium : le scandale de la France contaminée ». Et, en termes de « trafic surprenant » de déchets, cela continu aujourd’hui encore, où un transport maritime de MOX (plutonium) entre la France et le Japon a eu lieu jeudi 7 avril dernier, depuis le port de Cherbourg.

On parle beaucoup moins de l’origine du combustible nucléaire. Et pour cause, cela ruinerait l’argument récurrent selon lequel le nucléaire permet l’indépendance énergétique d’un pays – en Suisse notamment – face à l’étranger. C’est amusant, l’argument de l’indépendance énergétique par le nucléaire, lorsque quelques notions de géologie vous apprennent qu’il n’y a pas de gisement d’uranium économiquement exploitable en Suisse (et plus en France).

Du coup, malgré cette indépendance théorique qu’on nous vante tant, on doit bien chercher le combustible ailleurs, au Niger, au Canada, au Kazakhstan ou en Australie. Et là, ça coince : on se rend compte que l’exploitation de ces gisements pose de gros problèmes humains et écologiques. Du reste, des études menées par l’Institut d’Ecologie d’Autriche ont montré l’impact environnemental important de la phase d’extraction comparé à l’ensemble du cycle « normal » du combustible, soit en excluant des accidents graves comme Tchernobyl.

La production du combustible par le biais de l'uranium, principale ressource pour la filière nucléaire, peut se résumer en quatre étapes :

  • l'extraction du minerai (mines) ;

  • la transformation de ce minerai sous forme de « yellow cake » par concentration du minerai sur place ;

  • le raffinage et les transformations chimiques en vue de l'enrichissement de l'uranium ;

  • l'enrichissement de l'uranium, nécessaire pour son emploi dans les centrales nucléaires, effectué par exemple par diffusion gazeuse ou à l'aide de centrifugeuses, opération très consommatrice en énergie.

Durant ces étapes, de nombreux transports ont lieu, souvent sur de longues distances. Cela affaiblie quelque peu l'argument du nucléaire comme rempart contre les émissions de CO2. Mais ce ne sont pas les seules difficultés. La mise en place des mines d'extraction de l'uranium, comme pour d'autres ressources naturelles, pèse sur l'environnement (destruction de forêts, etc.) et sur les populations locales (relocalisations, intoxications dues à la pollution, etc.). Impacts humains et écologiques se confondent ici, notamment durant et après l’exploitation d’une mine. Si le minerai d’uranium, faiblement radioactif, ne présente aucun danger en soi, les déblais accumulés (terrils), exposés au vent et à l’érosion due à la pluie, sont une source de dispersion dans l’environnement des radio-isotopes accumulés. Ceux-ci se retrouvent dans les environs et, notamment, dans les nappes phréatiques. Or, il est intéressant de noter que, si la question des déchets est assez fréquemment abordée, ce n'est pas le cas de ces résidus d'exploitation, dont le retraitement pose des défis techniques et organisationnels très conséquents.

A noter que 60% du combustible utilisé provient du désarmement des missiles nucléaire américano-russes, le 40% restant provenant des mines (source : 2000Watt.org). Un lourd héritage...

L'argument fallacieux de la filière de l'uranium éthique.

Le lobby pro-nucléaire avance également, pour défendre son gagne-pain, que l'énergie atomique est une filière « éthique », dans le sens que le minerai principal utilisé pour les centrales nucléaires – l'uranium – est extrait dans des pays stables et démocratiques. Un article publié en novembre 2010 par Alliance Sud (Communauté de travail pour la politique de développement de Swissaid, Action de carême, Pain pour le prochain, Helvetas, Caritas et Eper) tempère quelque peu ce discours qui, avouons-le, est soit naïf, soit délibérément trompeur et mensonger : lire à ce propos le très intéressant article sur le nucléaire, l'extraction de l'uranium et son impact sur les populations autochtones, paru sur le site peuples-menaces.ch.

Prenons l'exemple des pays fournisseurs de la Suisse, qui sont grosso modo les mêmes que pour le reste de l'Europe : selon le Forum Nucléaire Suisse, l'uranium utilisé en Suisse provient du Canada (25%), de Russie (17%), d'Australie (16%), du Niger (10%) et du Kazakhstan (6%).

Canada, premier producteur mondial d’uranium

La mine de McArthur River, au Canada, est la plus importante mine d’uranium à haute teneur du monde (160'000 tU, teneur du minerai de 22% ; source : Ressources Naturelles du Canada). Le géant français Areva est l’un des principaux acteurs dans la région, avec le premier producteur mondial d’uranium, le canadien CAMECO ; l’ensemble du bassin de Athabasca est un lieu « béni des dieux » pour l’industrie de l’uranium. D’ailleurs, le Canada a été pionnière dans l’exploitation du minerai d’uranium, la première mine se trouvant à Port Radium. Jusque dans les années 1965, l’ensemble des gisements canadiens était essentiellement destiné à l’approvisionnement de l’armement nucléaire de la Guerre Froide, mais depuis, on s’est tourné complètement vers le nucléaire civil. Mais, bien que les acheteurs doivent promettre de ne pas utiliser l’uranium à des fins militaires, le réseau « Sortir du nucléaire » canadien nous apprend qu’une commission d’enquête environnementale au Saskatchewan, la principale région d'extraction de l'uranium au Canada, a soulevé quelques interrogations à ce sujet.

La population locale et les services de santé, inquiets des effets liés à l’absorption d’eau et d’aliments contaminés notamment par le ruissellement sur les terrils, et les pertes radioactives finissant dans les cours d’eau et les nappes phréatiques, ont fait pression ces dernières années pour obtenir, de la part du gouvernement et des exploitants miniers, des garanties concrètes et indépendantes sur l’innocuité des mines d’uranium. Mais, à part les réponses entendues des directeurs d’exploitation, aucune preuve tangible n’a été, semble-t-il, obtenu.

Car ici aussi, à l’instar de nombreuses exploitations minières, l’extraction d’uranium pose des problèmes environnementaux. D’ailleurs, à titre de précaution, les gouvernements de Colombie-Britannique et de Nouvelle-Écosse ont décrété en 2009 un moratoire sur les exploitations minières d’uranium (source : Radio Canada). Au Canada, selon le Regroupement pour la surveillance du nucléaire (CCNR.org), 175 millions de tonnes de résidus d’exploitation d’uranium, contenant entre autres de l’arsenic et des métaux lourds, existent sur le territoire. Rien qu’à l’ancienne mine de Stanrock (Elliot Lake, Ontario), près de 130 millions de tonnes seraient présents (source : CCNR.org) ! Cela me paraît beaucoup par rapport au chiffre total énoncé sur l'ensemble du Canada, ce qui me laisse, je l'avoue, quelque peu sceptique. Il n'empêche que les problèmes des détritus d'extraction et de leur retraitement sont bien réels et doivent être portés à la connaissance du public.

Du point de vue purement humain maintenant, un constat de la situation canadienne peut éclairer d'un jour nouveau l'ensemble de la situation de l'exploitation de l'uranium dans le monde. Selon le réseau « Non au nucléaire », 80% de l'uranium extrait des mines proviennent de territoires peuplés majoritairement par des peuples premiers (et non primitifs comme le dit l'article, terme aux connotations trop péjoratives et, à plusieurs égards, infondés). Le Canada ne déroge pas à cette règle. Voici un paragraphe de l'article de Helena Nyberg (AG Uran) paru sur le site de « Non au nucléaire ».

Les problèmes provoqués par les résidus toxiques liés à l’extraction d’uranium ne sont toujours pas résolus: d’immenses terrils constitués par la pluie et le vent s’amoncèlent aux abords des mines, et les particules radioactives qui ruissellent et sont soufflées contaminent l’air et l’eau. Comme des produits chimiques agressifs sont utilisés pour transformer le minerai d’uranium, les eaux et les sols de la région sont de surcroît empoisonnés par des résidus d’acide sulfurique, de mercure ou d’arsenic. Dans les mines souterraines, aucune aération efficace protégeant contre la radioactivité n’a encore été mise en place. Beaucoup de travailleurs indiens sont par conséquent tombés malades, atteints de cancers du poumon et de leucémies. On leur a très souvent mis à disposition, en guise de salaire, du matériel pour la construction d’habitations provenant des mines d’uranium. Des familles entières ont ainsi respiré pendant des années de l’air radioactif dans les pièces des leurs maisons. Certes, les entreprises exploitantes agissent aujourd’hui de manière plus prudente. Mais les problèmes pour les êtres humains et l’environnement persistent.

L'article termine sur le commentaire d'un habitant de la région. Celui-ci en dit long sur la détresse des voisins des exploitations d'uranium canadienne, majoritairement aux mains d'Areva :

«Quand vous allumez la lumière chez vous, la vie s’arrête chez nous.» (Tom LaBlanc, Sisseton Dakota).

Australie, à l’industrie de l’uranium peut respectueuse de la nature… et de la culture locale.

En 2004, l’Australie, 2ème producteur, assurait près du quart de la production mondiale d’uranium. Si elle n’en consomme presque pas et ne possède que trois mines, l’uranium est abondamment exporté : 9’600 tonnes d’oxyde par an pour un total de 1.1 milliards d’euro (source : AFP, 20 mars 2011). L'exploitation minière est une véritable force politique dans le pays, capable de faire destituer des ministres quand ceux-ci s'en prendraient à leurs intérêts. Vous parliez de démocratie pour les pays producteurs d'uranium ?

Selon un article du 14 août 2010 de Jessie Boylan (IPS) avec Sandra Titi-Fontaine (InfoSud), l’exploitation de l’uranium australien se heurte, répétition de l’Histoire, à l’opposition des peuples aborigènes. C’est qu’il y a des précédents désastreux en Australie. A la mine de Rum Jungle, les rejets d’acide, employé dans l’extraction du minerai, a décimé la faune et la flore de la région. Rio Tinto, le géant minier qui racheta les exploitants de cette mine, a toujours refusé la responsabilité de l'une des pires pollutions en Australie.

Le pays des kangourous a depuis toujours attiré les prospecteurs des quatre coins du monde. Terre riche et ancienne, l'Australie recèle des gisements importants d'uranium. Areva (décidément, encore eux...) l'a bien compris. Présent depuis longtemps sur la plus grande terre de l'Océanie, la firme tentait en 2005 d'exploiter le gisement de Koongarra, où reposent près de 14'000 tonnes d'uranium. Seulement, cette terre, appartenant au parc national de Kakadu classé au patrimoine mondial par l'UNESCO (peintures rupestres, écologie, etc.), est aussi le domaine de vie de peuples aborigènes (Marrar), qui ont depuis longtemps refusé que l'on exploite cette zone : depuis 1971, date à laquelle le gisement a été découvert, aucune exploitation n'a pu s'implanter là.

Mais malgré le refus des populations locales, Areva ne voulait pas lâcher le morceau. Tel des vautours autours d'un animal à l'agonie, la firme française attend que « le contexte politique évolue ». C'est que, malgré les quantités relativement faibles d'uranium du site, les stocks militaires commencent à s'épuiser et, spéculation sur les prix aidant, Areva tablait sur près de 500 millions d'euros de « trésor potentiel » (Le Monde, 22 février 2005). Mais ce n'est probablement rien à côté des stocks de gisements australiens, qui feront dire à Areva que ce pays détient les plus grandes réserves d'uranium au monde.

Ainsi, que représentent, pour ces industriels, le respect de la terre et des origines que perpétuent les Aborigènes (le Temps du Rêve) ou encore le classement d'une réserve au patrimoine mondial de l'UNESCO. Absolument rien, seule compte la promesse de profits colossaux par les résultats indiquant que la région posséderait les gisements les plus riches du monde.

Si Koongarra ne semble, sauf erreur, pas exploitée, il n'en est pas de même de la mine voisine de Ranger, sur un terrain « artificiellement » en dehors de la zone classée à l'UNESCO, alors qu'elle fait partie intégrante de la réserve de Kakadu. Le Journal de l'Environnement indiquait en 2006, dans un article d'Agnes Ginestet, que des cas de contamination excessive avaient été enregistrés chez les Aborigènes vivant dans les environs de la mine. Aujourd'hui, les administrateurs de la mine sont astreints à des contrôles rigoureux, en regard de la situation géographique au sein du parc national, et assurent qu'il n'y a pas de contamination.

On pourrait se poser la question : qui croire ? Mais là aussi, au-delà de cette question, faute de preuves facilement accessibles, un fait demeure. Les peuples autochtones, qui ne souhaitent pourtant pas voir ces mines sur leur territoire, n'ont pas d'autres choix que de s'en accoutumer. Comme au Canada... Où est la notion de démocratie ici ? Je vous le demande!

Russie et Kazakhstan, un duo fumeux.

En deuxième et cinquième position des pays fournisseurs de la Suisse arrivent, respectivement, la Russie et le Kazakhstan. Ici, l'argument de la stabilité démocratique avancée par le lobby nucléaire est facilement démonté. Depuis l'assassinat politique de la journaliste Anna Politkovskaïa le 7 octobre 2006 ou encore les exactions russes en Tchétchénie et en Ingouchie, il est pourtant de notoriété publique que le gouvernement de Russie n'est pas un exemple de démocratie respectueuse des Droits de l'Homme. Elle en est même loin !

Pourtant, la Suisse s'approvisionne en uranium auprès du gouvernement de Poutine (et de Medvedev, sans sourciller. Même lorsque Greenpeace prouve que les centrales de Gösgen et de Beznau « utilisent de l'uranium provenant de la tristement célèbre usine russe de retraitement de plutonium de Mayak »...

Mayak est considéré comme la région la plus irradiée du monde après Tchernobyl. En 1957, une cuve remplie de plutonium explosait (explosion chimique), éparpillant à plusieurs kilomètres d'altitude quelques 2 millions de curies de produits radioactifs, et près de dix fois plus dans l’environnement de l’installation, soit environ la moitié des quantités rejetées à Tchernobyl.

Selon Greenpeace : « Les effets sur les populations locales sont effroyables. Le nombre de cancers et de fausses-couches y est bien supérieur à la moyenne. Des enfants y naissent avec des maladies génétiques et des handicaps extrêmement graves. En 2006, Vitali Sadovnikov, directeur des installations nucléaires, a été arrêté pour le déversement de millions de mètres cubes d'effluents radioactifs liquides dans une rivière qui fournit de l'eau potable aux riverains; une amnistie générale l'a libéré après coup. »

Pendant ce temps, nos petites centrales tournent tranquillement avec du combustible provenant du complexe de Mayak, à l'insu de tout le monde, sauf peut-être de ceux qui se gargarisent de propos vantant le nucléaire éthique !

Et le Kazakhstan alors ? A cela, je vous répondrai par une question : pensez-vous qu'un président comme Noursoultan Nazarbayev, au pouvoir depuis 1990, au régime corrompu et dont le parti domine intégralement la chambre basse du parlement, peut-il se targuer d'être le représentant démocratique du peuple kazakh ? C'est sûr, comme le relatait l'AFP le 5 avril dernier, que l'Occident s'accomode, pour l'instant, très bien de ce dictateur. Et les centrales nucléaires suisses et européennes aussi...

Non mais franchement, où sont ces pays démocratiques dont nous parlait le lobby nucléaire ? Non, c'est peut-être la stabilité de ces régimes dictatoriaux qui les attirent plus !

Niger, réserve d’uranium au seul bénéfice de l’industrie nucléaire française.

Le Niger est le quatrième exportateur d’Uranium au monde, loin derrière le Canada et l’Australie. La Suisse est un client de l'uranium nigérien.

Ici aussi, le poids de l'industrie de l'uranium pèse sur les populations locales, où les Touaregs se sont vus privés de pâturages pour leurs bêtes pour laisser place aux exploitations. Le Monde diplomatique traitait de cette guerre de l'uranium en 2008, sur fond de tensions et de revendications à un partage plus juste des richesses.

En décembre 2003, la CRIIRAD a mené une inspection indépendante dans les mines Arlit (Niger). Le rapport final a souligné plusieurs irrégularités ayant cours dans cette exploitation. A relever que cette inspection a été perturbée par la confiscation du matériel et part diverses obstructions de la part des autorités nigériennes et l’entreprise détentrice de l’exploitation, la Cogéma, filiale d'Areva (toujours eux décidément !).

C’est que le Niger exporte énormément en France (et en Suisse aussi). Qu’en est-il du point de vue de l’économie nigérienne et, surtout, du porte monnaie de ces habitants ? On pourrait s’attendre, en bon esprit libéral, que les accords commerciaux sur l’uranium, signés entre la France et le Niger depuis 1961 aient été bénéfiques pour le pays. Le commerce de l’uranium, très lucratif, n’a cependant pas bénéficié au Niger, l’un des plus pauvres du monde (lire l’article sur les Afriques : « L’Uranium du Niger : 20 milliards de dollars perdus en 50 ans »). La « main invisible » est bel-et-bien inexistante dans le cas de l’uranium nigérien !

A qui la faute ? Certains prétendent que la France, dans la continuité de la Franceafrique et du colonialisme, en est la principale bénéficiaire, par les prix arbitraires qu’elle a su maintenir. D’autres répondent que ces arguments mettant en cause le post-colonialisme sont sans fondement et que la corruption de fonctionnaires et d’hommes d’état en est la cause. Eternels discours et discordes sur l’Afrique… Sans doute y-a-t-il un peu de vrai de part et d’autre. Reste que, d’un côté, Areva et l’industrie nucléaire française font leur beurre avec l’uranium du Niger, alors que, de l’autre, les locaux n’ont que leurs yeux pour pleurer ! Cela, c'est un constat!

Et chez nous ? Et bien, ce n’est pas mieux.

Dans le Monde du 7 avril dernier, on pouvait lire le blues des professionnels du nucléaire en France, suite à l’accident de Fukushima. D’après le journal, la branche reste convaincue sur « l’avenir » du nucléaire, et déplore l’image calamiteuse avec laquelle les médias la dépeignent. Bon, en même temps, l’article ne relate, essentiellement, que des propos de mes « collègues » ingénieurs et autres concepteurs, probablement aux revenus et aux positions relativement corrects.

Autre son de cloche du côté des sous-traitants. Souvent mal payés, sous pression constante (comme souvent dans la sous-traitance), particulièrement lors des arrêts de maintenance périodique, ceux-ci prennent une place de plus en plus grande dans l’exploitation des centrales nucléaires. On apprend ainsi qu’à la centrale nucléaire de Tihange en Belgique, la société Electrabel, filiale de GDF-Suez, emploie plus d’employés de sous-traitance (600) que ses propres employés (400-450), alors qu’elle se doit de respecter un rapport 50/50. Elle semble systématiquement refuser le débat sur l’emploi des sous-traitants ainsi que sur leurs conditions de travail.

Ce n'est pas un cas isolé, loin s'en faut. Dans son livre « Vers un Tchernobyl français ? » (ISBN : 978-2-84736-250-3), Eric Ouzounian relate les propos d'un ancien responsable d'EDF, véritable cri d'alarme face aux égarements de l'industrie nucléaire en France, les peurs du personnel, les pressions sur les sous-traitants et les drames humains qu'elles peuvent occasionner (comme le suicide de cet employé à la centrale de Chinon, fin août 2004).

Exploitation des gisements, exploitation des centrales : mais où est donc passée cette filière supposée si propre et si éthique qu’est l’énergie nucléaire ? Arrêtons d’être naïf ; la question serait plutôt de savoir si elle n’a jamais existé.


La suite, bientôt, dans la troisième partie de ce billet dédié à l'énergie nucléaire. A bientôt!

jeudi 7 avril 2011

1ère partie - Le réveil?

Le réveil ?

Les consciences se réveilleraient-elles enfin ? Quoi qu’il en soit, il est bien dommage de constater qu’une nouvelle fois, il faille attendre une catastrophe pour enfin soient lancés un débat public et le processus de la « remise en question des dogmes ».

Cette observation, bizarrement, peut s’attacher à plusieurs faits d’actualité, notamment la guerre en Lybie mettant en évidence les liens économiques malheureux entre l’Occident et certains tyrans du monde, soudain devenus bizarrement gênants. Non, ici, c’est bien de l’énergie nucléaire dont je parle. La catastrophe de Fukushima a réveillé une opinion publique quelque peu léthargique à ce sujet. Surtout qu’ici, on ne parle pas de ces bons vieux (et mal gérés) réacteurs RBMK soviétiques de Tchernobyl, mais d’une centrale d’un pays riche, puissance nucléaire aux ingénieurs bien formés, dont le type de réacteur incriminé – système BWR dit à eau bouillante – est le même type utilisé dans plusieurs centrales dans le monde, y compris en Suisse, à Mühleberg.

Alors que les informations provenant de la centrale japonaise sont le plus souvent floues, voire contradictoires, et alors que certains gouvernements, même pro-nucléaires, comme la Suisse ou l’Italie, émettent « enfin » certaines « réserves » (parlons plutôt de manifestations de prudence) face à la technologie de l’atome, la population semble prise dans une tourmente médiatique où s’entrechoquent retournements de veste intéressés, discours conservateurs, projets ambitieux et délires millénaristes : le summum de ce chaos médiatique revient à l’UDC, parti xénophobe et ouvertement pro-nucléaire, qui, pas plus tard que ce weekend, a réussi à mettre un lien de cause à effet entre immigration clandestine, accords de libre circulation et nucléaire !

Difficile d’y voir clair ? Arrêtons-nous un moment donc, mettons de côté ces discours et retournements de veste électoralistes, et, tout au long de ce billet en quatre parties, discutons simplement de « nucléaire ».

Une belle machine pas si performante !

Étudiant ingénieur à Genève, je suivais notamment certains cours avec la filière des physiciens appliqués. Quelques rares occasions m’ont été portées de « participer » à des débats sur l’énergie nucléaire. A l’époque, je trouvais presque surprenant à quel point cette technologie trouvait grâce « religieusement » aux yeux de mes camarades. Discret sur le sujet, j’avoue cependant que j’étais déjà sceptique face à la fission nucléaire, mais comme tout ingénieur, même étudiant, j’étais tout de même fasciné par cette débauche colossale de technicité que représente une centrale atomique. J’écoutais alors attentivement les commentaires des autres étudiants à ce sujet. Les « slogans publicitaires » que j’entendais en classe m’ont énormément surpris, et m’ont poussé à une réflexion – sciences, société et dogmatisme – que je m’efforce de mener encore aujourd’hui.

Simplification n’est pas raison, me direz-vous. Il n’empêche que, aux yeux du commun des mortels, une centrale atomique sonne comme une machine futuriste digne de la science fiction. Très complexe au demeurant, une centrale nucléaire n’est, dans le principe, rien d’autre qu’une « chaudière ». A l’instar d’autres types de centrales thermiques, celle-ci chauffe un fluide qui, vaporisée, actionne des turbines, autrement dit des génératrices produisant de l’électricité. Grossièrement dit, une centrale nucléaire ne se différencie d’une centrale au charbon ou au gaz qu’au niveau du combustible et de la production de chaleur ; la fission nucléaire contrôlée est ici utilisée pour chauffer le fluide.

Dans le domaine des énergies non renouvelables, la centrale nucléaire s’inscrit donc dans la famille des centrales thermiques, au côté des centrales à gaz par exemple. Le fait que la ressource – l’uranium notamment – ne soit pas renouvelable entraîne la prise en compte de la notion de rendement ; celle-ci traduit le rapport entre ce que vous obtenez par ce que vous consommez. Par exemple, un moteur « tout nu » de voiture de tourisme à essence ne fournit que 20% de l’énergie « emmagasinée » dans le carburant ; 80% de ce que vous payez à la pompe est perdu (c’est une approximation grossière : ce rendement baisse encore lorsque l’on considère l’ensemble du véhicule, un régime moteur donné, etc.). C’est que tout « mécanisme » est « imparfait » : des frottements, provoquant des échauffements, font qu’une partie de l’énergie de départ est perdue.

Il en est de même pour toute centrale thermique – et tout système de production d’énergie d’ailleurs. Une partie importante de l’énergie de départ, contenue dans le combustible, n’est pas utilisable au niveau du consommateur (sauf, en partie, dans les dispositifs de récupération de chaleur). Seule une fraction de celle-ci lui arrive. Et c’est là que vient la première surprise du nucléaire, filiale souvent vantée pour son énorme capacité. D’après Areva, le rendement des réacteurs EPR type III (donc la future génération de réacteurs européens à eau pressurisée) est de… 36% (contre 34% pour les EPR type II). Si ce chiffre est à mettre en contexte, il n’en demeure pas moins très faible, et même inférieur à celui atteint par certaines technologies de centrales à gaz.

Bien sûr, on me rétorquera, à raison, que la centrale nucléaire, par se faculté à pouvoir regrouper de grandes puissances sur une surface très faible, compense fortement le problème du rendement, surtout du point de vue économique. Mais, sans même prendre en compte les aspects techniques (les pertes d’énergie supplémentaires le long de la chaîne de transport, de la centrale jusqu’à votre prise électrique), touchant d’ailleurs toutes les sources de production « centralisées », la notion de rendement dans un contexte non renouvelable prend tout son sens lorsque l’on considère l’extraction de la matière première – le minerai d’uranium – et son impact écologique et humain. Sans parler du stockage des déchets…

La suite, bientôt, dans la deuxième partie de ce billet. A bientôt!

mercredi 23 mars 2011

Populisme et médias, amis malgré eux

Le populisme genevois se dévoile, mais les gens ne s’en rendent pas compte ?


Les récentes élections communales genevoises ont montrées une percée spectaculaire et inquiétante de l’extrême-droite. Si quelques points positifs sont à constater – maintien, voire légère progression, des Verts et des Socialistes, bonne tenue d’ « Ensemble à Gauche » en Ville de Genève, effritement général des partis tenant de l’idéologie dominante et faussement qualifiés de « centre-droit » – force est de constater que, surtout du point de vue médiatique, la percée du MCG fait sensation.

Ma colère et mon incompréhension, que j’exprimais lors d’un précédent billet, est bien sûr toujours présente. Le parti d’Eric Stauffer a cumulé, et cumule encore, nombres d’incohérences pourtant flagrantes, mais qui semblent être invisibles à une part sans cesse croissante de la population votante. Est-ce que l’alliance MCG-UDC pour les élections aux conseils administratifs, dernière incohérence en date, rendra plus visible aux électeurs du parti staufferien le fait que celui-ci est bien à droite et qu’il ment lorsqu’il s’affiche « ni de gauche, ni de droite » ? J’en arrive malheureusement à en douter.

Pourquoi ? Et bien parce que, dans toute démocratie, il existe non pas deux pouvoirs – le gouvernement et le peuple – mais trois : le contre-pouvoir formé par la presse. Et ce contre-pouvoir, même en Suisse, commence à fléchir sur l’autel du sensationnel, faisant, entre autre, le jeu des populistes. Les preuves sont très nombreuses, et ce fléchissement de la rigueur de nos journaux et médias est en parfaite corrélation avec la montée de partis comme le brunâtre MCG.

Loin de moi l’idée de dire que tel ou tel journal est mieux qu’un autre (sauf le triste cas GHI…). Globalement, tous sont plus ou moins touchés. Ce que je souhaite, c’est que ce modeste billet puisse éveiller un semblant de sens critique, à un moment où propagandes économico-guerrières et populisme crasseux inondent nos quotidiens, ici comme ailleurs.


Médias suisses, qualité en baisse


En août 2010, une dizaine de chercheurs de l’Université de Zürich, dont le sociologue Kurt Imhof, présentaient le résultat de leurs études. Ces chercheurs regrettent l’effet des gratuits sur la presse à abonnement, incitant cette dernière à se « boulvardiser » ; une place de plus en plus grande est faite à la publicité, aux faits divers ou à la presse poeple, au détriment d’une information détaillée et approfondie. Et bien souvent, les nouvelles internationales ne se composent plus que de dépêches d’agences.

La « culture du gratuit » a modifié quelque peu les médias traditionnels, contraints à riposter contre cette concurrence. Résultat : les grands thèmes de fond pâtissent souvent d’une ligne éditoriale toujours plus axée dans la mise en avant de faits divers, si possible à « scandale » (quand bien même cela puisse être au final un pétard mouillé en regard des tragédies qui zèbrent notre monde d’aujourd’hui). Ces thèmes de fond, importants pour la société – cela a été les votations sur les minarets en Suisse, ou encore le thème récurrent de la sécurité dans nos villes, les crises mondiales – ne sont plus traités que de manière séquentielle, selon l’étude. De ce fait, ce traitement ne comporterait plus les approfondissements suffisants et la mise en perspective nécessaire pour que ces thèmes puissent donner une idée claire aux lecteurs.

Bien sûr, l’étude a subi des critiques. Le président du conseil d’administration du groupe de presse Tamedia, Pietro Supino, s’était déjà opposé aux conclusions de cette étude zurichoise dans les lignes du Temps. D’autres commentaires suggèrent, non sans raison certainement, que le « journalisme glorieux » que regrettent les auteurs de l’étude n’a probablement jamais existé : les critiques, insultes et le sensationnalisme existaient déjà bien avant le début du 20ème siècle. Il n’empêche, lorsque l’on constate qu’en Suisse, comme en France ou en Italie, les médias se regroupent de plus en plus au sein de grands groupes, parfois proches du pouvoir, il est raisonnable de remettre en question l’indépendance idéologique de cette presse, qui n’a plus la possibilité, pour raison économique, de pousser une investigation le plus loin possible. Quand bien même l’étude serait allée un peu loin dans ces conclusions, le rôle de contre pouvoir attaché à la presse suisse est bel-et-bien remis en question. Et les conséquences sont là : la preuve avec le microcosme politico-médiatique genevois...


Le GHI : gratuit genevois et porte voie du populisme de tout bord


Dans le monde du gratuit, il existe une particularité bien genevoise se nommant le GHI (Genève Home Information). Pour ceux qui ne connaissent pas cette feuille de chou, il était autrefois essentiellement un support pour petites annonces. Malheureusement, grassement aidé par la publicité qui compose presque intégralement l’ensemble de ses pages, le GHI, gratuitement livré chez tous les Genevois, est devenu de facto le journal le plus lu à Genève. Facile, lorsque, si l’on ne désire pas recevoir ce journal, la seule et unique façon est de se rendre aux bureaux du GHI pour demander un petit autocollant ; mettre « GHI NON » sur votre boîte aux lettres ne vous dispensera pas de recevoir cette incohérence écologique qu’on appelle journal gratuit.

Bref, passons. Il y a une récurrence dans le GHI, que je ne pouvais que constater lorsque je le recevais chez moi : la thématique de l’Etat perpétuellement fautif, surtout si le département est dirigé par un politicien de gauche. Le GHI se fait volontiers le porte parole des gens qui se plaignent sans arrêt (sport cantonal à Genève), et surtout lorsqu’ils s’en prennent à l’école et au mauvais niveau des élèves, aux travaux qui perturbent la mobilité et la vie économique des commerçants, à l’insécurité en ville, aux amendes infligées aux automobilistes, aux propriétaires de villas menacés par la construction de logement, etc. Bref, quand on peut égratigner l’Etat, à tord ou à raison, le GHI en fait ses gros titres.

Mais une simple lecture de ce torchon montre, à l’instar de bon nombre de gratuits, bien souvent la vacuité des propos tenus, même si le problème de départ peut être fondé :


  • l’école (genevoise) est seule responsable du niveau des élèves, mais quid du désengagement (volontaire ou bien souvent involontaire) des parents du fait du train de vie très orienté « monde économique » ;

  • le développement important des transports publics à Genève, initié par le Vert Robert Cramer, est, par ce fait-même, une source intarissable de critiques et de termes haut en couleur sur les écologistes ; en revanche, c’est le silence radio sur le dogme du « tout-voiture » où l’on privilégie son confort personnel à la bonne fluidité des véhicules professionnels, et un vide abyssal sur l’énorme responsabilité des organes de promotion économique du Canton qui, au-lieu de dépenser plusieurs millions à attirer de nouvelles entreprises, devraient investir ces mêmes millions dans le maintien et la protection du tissu économique existant, surtout par ces temps de chantiers fleuves à Genève ;

  • l’insécurité est souvent alimentée par des faits divers, ceci malgré le fait que la statistique montre que les incivilités sont en baisse ; or, la prostitution est en augmentation, mais là, la population qui en profite n’étant pas la même, on est plus discret la dessus ;

  • ah, les amendes… où, comme pour l’UDC, comment exiger en même temps le respect des lois d’un côté (les étrangers, etc.) et faire preuve d’une touchante mansuétude de l’autre (code de la route, respect des autres) – électoralisme côté politique, marketing côté « presse », deux faces d’une même médaille ;

  • le cri du cœur des propriétaires de villas figurait sur une manchette du GHI ses derniers jours, mais même si le problème est très complexe et que l’on parle quand même de gens, de familles, et de maisons (au sens du « chez-soi »), force est de reconnaître que, loin de toute idéologie crypto-marxiste poussiéreuse, le propriétariat genevois et le lobby immobilier, qui se portent bien, n’aident pas la création de logements à prix décents et que, au moins, une densification de zones villas insérées dans un contexte urbain n’est pas une mauvaise chose (l’exemple des Vergers, à Meyrin, est révélateur du rôle des propriétaires, où le prix du m2 est passé de 100CHF à plus de 500CHF, avant qu’une médiation de l’Etat ne porte ce prix aux alentours de 450CHF).


Le GHI, par son sempiternel rejet des responsabilités des problèmes que connaît Genève sur le seul Etat est aussi une démonstration à peine caricaturée du paradoxe de l’idéologie libérale dominante : on prône la liberté et la responsabilité individuelle, mais lors des actes, bizarrement, la responsabilité a complètement changé de lieu…


Mais au-delà du contenu et de l’idéologie de ce gratuit, que constate-t-on ? Qu’entre deux faits divers parlant des élucubrations d’Eric Stauffer, les thèmes récurrents du GHI sont les mêmes que ceux du MCG : mobilité impossible, travaux envahissants, insécurité, frontaliers, institutions publiques pas à la hauteur, etc. Quant aux prix des terrains, le populaire MCG se tranforme, ô surprise, en défenseur des propriétaires, comme le GHI à ses heures : pour le prix des terrains à Meyrin (Lac des Vernes), il s'agit de rémunérer correctement les propriétaires...


Bien sûr, le GHI profite de l’aura qu’à la MCG aujourd’hui ; d’autres partis ont été chouchoutés avant par le journal au canard (faussement) vert. Mais on le voit aussi localement : la presse gratuite est bel-et-bien un support au populisme.


Les médias publics : orientation politique (trop) claire de la rédaction de la RSR


L’UDC attaque, au niveau national, la Radio Télévision Suisse (RTS). Qualifiée de trop à gauche, la RTS essuie depuis de nombreuses années les critiques du parti de Christoph Blocher, propriétaire de BlocherTV, et dont le journal la Weltwoche est quasiment un organe de presse udéciste. Mais on ne peut que sourire devant ces critiques, sachant ce qu’elles cachent en réalité. Car de gauche, la RTS ne l’est sûrement pas. Ni de droite d’ailleurs. C’est un média public.

En y regardant de plus près cependant, les choses sont - malheureusement - un peu plus tordues que cela. De tordu, la RSR en est un très bon exemple. Ses émissions satiriques (La soupe est pleine) s’attaquent à tout politicien. Certaines émissions, en heures creuses (?), traitent de la culture et des autres cultures. Les sciences sont traitées, l'environnement abordé, et les émissions Histoire Vivante restent très instructives. Mais, bizarrement, le service d’information de la RSR est… beaucoup moins critique et neutre idéologiquement. Le poids du monde financier représente même un exemple qui friserait la caricature, tant il peut être poussé à l’extrême.


Je relaie ici une remarque d’un lecteur du Courrier, parue le 23 mars, où celui-ci s’indignait contre le journal du matin de la RSR. Nous sommes le vendredi 11 mars. Au journal du matin, on apprend qu’un terrible tremblement de terre a secoué le Japon. Des victimes sont à craindre, et le tsunami s’est formé. L’interview, qui suit cette nouvelle, n’implique pas un géophysicien, ni un spécialiste des catastrophes naturelles… mais un financier! Celui-ci table sur des perturbations économiques (baisse des cours boursiers) mais également sur une baisse du coût du baril. Incroyable, ce cynisme journalistique qui règne à la rédaction du journal du matin de la RSR ; comme on dit : sans transition…


La RSR rempile l'avant dernière semaine de mars. Une information relate une manifestation à Genève contre les bombardements en Libye. Quelques femmes libyennes sont présentes avec des drapeaux français, remerciant la coalition internationale pour son intervention. L’information de la RSR, en droite ligne de celle de l’Agence Télégraphique Suisse (ATS) semble indiquer que les organisateurs refusent de donner la parole à ces femmes. Le journaliste ne donne la parole qu’à l’une d’entre elles, mais pas à Paolo Gilardi, l’un des organisateurs de cette manifestation pacifiste. Celui-ci s’explique, dans le Courrier, expliquant sa vision des faits.


Mais, alors que les pérégrinations xénophobes françaises ou belges d’un Oscar Freisinger sont largement médiatisées dans les journaux de la RSR – on lui donne bien le temps de s’expliquer et de cracher son fiel en compagnie de Marine Le Pen –, on ignore superbement les propos d’un activiste anti-guerre. Ce double poids se retrouve dans de nombreux cas sur la RSR, notamment avec le Forum de Davos, où de larges temps d’écoute lui sont consacrés, alors que le Forum Social Mondial n’a le droit qu’à quelques commentaires dans une édition d’information classique !


Et que doit-on dire du dogmatisme ignare manifesté par certains journalistes comme Simon Matthey-Doret qui, le matin du 23 mars dernier, comparait, dans le cadre d’une discussion sur les énergies alternatives avec son invité Daniele Oppizi (président du Pôle suisse de technologie solaire), les oppositions aux surélevements des barrages pour cause de protection de l’environnement avec du dogmatisme vert. "Aller, dites-le que vous [M. Oppizi] n'êtes pas aidé par les Verts", disait avec insistance le journaliste à son invité. Que M. Matthey-Doret n’aime pas les Verts et les écologistes, c’est son droit. Mais que cela oriente le débat, le focalise et enlève toute critique neutre de la discussion, là c’est un peu plus grave. Sans oublier que, après l’année internationale de la Biodiversité, le rôle de notre environnement aurait dû être moins confus et mieux compris dans l’esprit d’un homme sensé être bien informé comme M. Matthey-Doret.


Les médias, reflet de notre société consumériste et peu critique


Finalement, dans une société de consommation, la presse ne fait pas autre chose que ce que l'on attend d'elle : elle suit le marché. Que les gens se désintéressent des questions de fond au profit du mascarat de Paris Hilton, de la dernière grossiéreté d'Eric Stauffer ou de états d'âme autour de la défaite de l'équipe de Suisse de football, et les voilà servis!

Grand bien leur fasse! Si cette pipolisation ne venait pas polluer l'exercice politique, le respect d'autrui, des minorités et des libertés fondamentales, cela ne poserait aucun problème. Mais voilà, ce n'est pas le cas. Les populistes gagnent des voies, ne font rien (rappelons qu'à Genève, le MCG est fortement présent au Canton depuis 2009) mais sont quand même réélus...

J'espère que les gens se réveilleront un jour de leur léthargie intellectuelle. Je l'espère vraiment, pour nos générations futures.


Un premier pas : mettez l'autocollant officiel rouge pour dire "non au GHI"...


Bien à vous.


Sandro




mardi 22 février 2011

MCG : allons-nous encore longtemps nous faire berner par des castagneurs irrespectueux des lois?

Bonjour à toutes et à tous,

Le canton de Genève est en pleine période de campagne pour les municipales. Une période où, à l’instar des fleurs au printemps, les affiches politiques fleurissent aux quatre coins des communes, de Meyrin à Anière, de Versoix à Bernex en passant par la grande Ville de Genève. C’est l’occasion de voir ou de lire nombre de slogans, certains assez classiques, d’autres, de plus en plus malheureusement, assez populistes. Les trams genevois, notamment, sont devenus un véritable champs de bataille publicitaire, où certains politiciens n’hésitent pas, copinage aidant, à s’afficher comme maître du changement. Par exemple, on savoure la rhétorique – « La mobilité est catastrophique ! […] Votez Michel Chevrolet à la mairie de Genève » - sachant que bon nombre de questions traitant de la mobilité sont du ressort du canton, non de la Ville de Genève… Mais d’un côté, est-ce que nos édiles ont encore la possibilité de faire une campagne aux propos intelligents, quand le populisme de l’UDC et du Mouvement Citoyens Genevois est aussi omniprésent, masquant tout le reste ; on assiste plutôt à une course du « qui en mettra le plus à la vue ».

Le MCG, le mot est lâché. Initialement groupuscule extrémiste et autonomiste bien genevois, sa réputation a depuis longtemps dépassé les frontières cantonales et nationales, notamment en France. Ses propos haineux face aux frontaliers sont bien connus des habitants de l’Hexagone. Son président, Eric Stauffer, ancien « libéral-UDC », à qui un semblant de culte de la personnalité semble lui être porté, mène son parti de manière, reconnaissons-le, flamboyante. Ceci malgré des campagnes parfois aussi ringardes qu’hypocrites, illustrée par l'affiche ci-dessous (une affiche contre l’initiative sur la violence des armes, où l'on voit le MCG prôner le respect des traditions suisses – « de nos pères »- alors même que ce parti s’en prend régulièrement aux fondements mêmes de la Suisse, à savoir son unité fédérale et le respect de ses lois).

Mais là, pour le modeste habitant du canton du bout du lac que je suis, s’en est vraiment trop ! De la colère des propos xénophobes, irrespectueux et irrationnels du MCG à la lassitude d’entendre ce mouvement monopoliser l’actualité, je passe à une véritable incompréhension. A l’air du média et de l’accès facilité aux sources d’information, comment peut-on encore voter pour ces gens-là ? Comment peut-on voter pour un mouvement dont le chef, pour ne parler que de lui, veut plus de respect des lois genevoises alors que lui-même, en plus d’être grossier (un petit exemple sur Facebook), menteur, violent et vite porté à la castagne, ne respecte pas les dites lois et les règles élémentaires de savoir vivre et de respect (dettes, circuler en scooter sans permis valable, fumer là où cela est interdit et cracher sur les gens, etc.) ? Reprochez à M. Stauffer de fumer dans un lieu public où la cigarette est interdite, et vous vous retrouvez à l’hôpital… Triste spectacle que ce monde politique mis sous pression, sous tension et dominer par le populisme le plus bas que Genève, peut-être, n’ait jamais connu !

Ou encore, comment peut-on donner du crédit à des politiciens qui, à l’instar de M. Cerutti, conseillé administratif de Vernier, semblent plus passer du temps dans les rues qu’à travailler en commission ? Autrement dit, comment peut-on voter pour des gens qui n’exercent pas le mandat pour lequel ils ont été élus ? C’est sûr, on gagne plus de voies en allant discuter aux électeurs plutôt qu’en travaillant en commissions. Mais finalement, la population, pour quoi vote-t-elle : des représentants du peuple qui doivent travailler ou des « enregistreurs à doléances sur deux pieds » ? Car force est de constater que, à part les dénonciations tout azimut – parfois bénéfiques pour secouer la fourmilière, je le reconnais, mais trop souvent entachées de mensonge, l'affaire avec M. Alberto Velasco, faussement accusé d'administrateur à la BCGE, en témoigne – le bilan du MCG semble bien ténu.

En effet, pour le peu que mon humble statut d’étranger fils d’immigrés me permette de comprendre de la politique suisse et genevoise – très complexe au demeurant –, il me semble qu’une politique dans le bon sens du terme, une politique qui anticipe et qui travaille pour le bien de l’ensemble de la population, repose sur le consensus, sur la sagesse de savoir quand il faut un compromis et quand il faut s’opposer, et sur un mélange de consultation populaire et de travail d’équipe au sein des différents organes politiques, commissions comprises. Ceci est bien loin, je le sais, de la politique spectacle qui est de court aujourd’hui. Mais c’est ce que toute démocratie a besoin.

Dès lors, ayant le droit de vote au niveau communal, je compte bien exercer ce droit le 13 mars prochain, et j’enjoins les habitants des communes du canton de Genève a en faire autant. Car ce ne sont pas que les sempiternelles dénonciations souvent vides de sens du MCG qui constituent la véritable sanction d’une classe politique dogmatique et empêtrée dans les lobbys… mais l’exercice du vote citoyen ! Un vote qui va au-delà des dogmes de société et qui s’affranchit des formules toutes faites, qui font peut-être plaisir à lire pour une population désabusée mais qui ne trouvent aucune conclusion. N’oublions pas que ce qui fait ce pays et, a fortiori, nos cantons et nos communes, ce ne sont pas les politiciens, mais nous, citoyens !

Sagesse et esprit critique, voilà le vrai changement qu’il nous faut : le 13 mars, votons tout sauf la haine, votons tout sauf le populisme, votons tout sauf l’UDC-MCG ! Et prenons nos responsabilités de citoyennes et citoyens souverains !

Sandro

lundi 3 janvier 2011

Biodiversité 5 - Humain et animal, une relation à revoir dans le calme et la séreinité.

Spécisme, un débat mal posé mais nécessaire, au lendemain de l'année de la biodiversité !

D’un côté, nous avons la communauté scientifique, contrariée par les barrières réglementaires de plus en plus contraignantes qui, selon elle, entravent la recherche, notamment dans le domaine médical. La revue Nature relaie d’ailleurs cette exaspération dans l’éditorial de son édition du 9 décembre 2010 (Vol. 468, No. 7325). De l’autre, nous avons des mouvements militants qui, sous prétexte de combattre la souffrance animale, commettent des actes délictueux et moralement répréhensibles – la profanation de tombes de défunts par exemple – pour mettre sous pression les industries bio-technologiques et certains chefs d’entreprises et chercheurs. Au milieu, nous avons des médias, une presse et un monde politique trop souvent peu aux faits soit de la Science (avec un grand S), soit des mouvements de protection animale, très souvent loin d’être des terroristes.

Une nouvelle fois, les fais divers traitant de l’éthique animale illustrent notre incapacité, à tous les échelons, de poser « le problème de base » de manière correcte, à l’instar des problèmes de mathématiques de notre enfance. Le présent article n’a pas pour but de dire « qui a raison, qui a tord » – je n’ai aucune compétence en biologie – mais va essayer, précisément, de poser le problème de façon à éclairer, non pas la problématique de la recherche animale ni celle de l’écoterrorisme, mais les fondements de la recherche scientifique, notre relation au monde du vivant et la question du spécisme. L'année officielle de la biodiversité venant de finir, la problématique de nos rapports avec le reste du monde animal est, à mes yeux, fondamentale.

Les scientifiques ne sont que des êtres humains !

Ingénieur de formation, j’ai appris à travailler avec des cahiers des charges. Listes de contraintes, parfois rationnelles, parfois « agaçantes », elles n’en demeurent pas moins la base de tout projet technique. L’art de l’ingénieur est ensuite de composer avec ces contraintes et d’aller au-delà. La « gestion des contraintes » est même devenue l’une de ses spécialités : la normalisation.

Aujourd’hui peut-être plus que jamais, la Science ne déroge pas à la règle. Les contraintes financières sont devenues inévitables dans une société où le mot « économie » est érigé comme pilier principal de son fonctionnement. Presque personne ne s’en émeu d’ailleurs. Pour preuve, allez demander à un responsable de recherche s’il passe plus de temps… à la recherche scientifique ou à la recherche de fonds !

Depuis quelques temps, des règles éthiques sont venues agrémenter le panel de contraintes à laquelle est soumise la communauté scientifique. Dans la recherche animale, la loi suisse est devenue l’une des plus strictes au monde. Aujourd’hui, je doute qu’il soit possible, facilement, d’effectuer des expériences qu'on trouvait normales il y a une trentaine d'années. Si elles peuvent paraître positives aux yeux des profanes sensibles comme moi, force est de reconnaître que ces lois sont lourdes à gérer pour les laboratoires. Certains scientifiques craignent que cette « course à la moralité » puisse constituer un véritable frein à leurs recherches, déjà fortement compromises par les coupes budgétaires.

Comme je l’ai dit plus haut, je n’ai pas les compétences pour décider des voies que devrait suivre la recherche animale dans le domaine médical. La réflexion que je propose ici est plutôt d’ordre… philosophique.

Considérons le progrès du savoir humain depuis l’aube de l’humanité. Ce progrès s’est fait, souvent, dans des contextes « négatifs » ou, tout du moins, difficiles : lutte pour la survie des premiers humains – taille de la pierre, feu, etc. –, désirs mégalomanes de quelques rois et tyrans – architecture, établissement de calendriers, etc. –, guerres et conquêtes coloniales – armement, techniques navales, etc. –, conflits géopolitiques – conquête spatiale, énergie, etc. D’un autre côté, le progrès a été la manifestation d’un élan solidement encré dans l’espèce humain : la curiosité, l’esprit de découverte. De Galileo à Hawking, de Darwin à Humbolt, de Descartes à Gould, les scientifiques du monde entier ont exploré à la fois les sentiers de la connaissance et les sentiers de la planète. Cet élan a changé, au cours des âges, notre de vision du monde et des autres.

On le voit, le progrès scientifique a des origines à la fois « positives » et « négatives ». Les deux sont indissociables. Bien sûr, les guerres, les conquêtes ou encore les expérimentations humaines sont inadmissibles, à n’importe quel prix que ce soit. Mais dans un autre registre, on peut supposer qu’un certain nombre de contraintes fort désagréables, voire de dangers – faiblesses anatomiques des êtres humains les prédisposant à des maladies (cancers), dangers géologiques (volcanisme, séisme), conscience écologique, etc. – aient en quelque sorte poussé la recherche scientifique. Si l’être humain n’était pas une espèce sociable, à quoi bon faire des efforts pour créer un réseau de communication planétaire ? Le progrès scientifique n’est qu’une manifestation de l’essence même de notre espèce, ceci qu’en bien même les contraintes ou les efforts à laquelle est soumise la communauté des chercheurs sont énormes.

La prise en compte des questions de souffrance animale et de spécisme ne déroge pas à la règle, n’en déplaise à certains. Elle provient même du monde scientifique qui a, au siècle passé, changé notre regard sur les animaux, en rendant beaucoup moins nette la « frontière » les séparant de nous, Homo sapiens.

  • Nous nous prétendions différents des animaux parce que nous étions les seuls à disposer du langage ; les études zoologiques du langage – la zoosémiotique – ont montré une multitude de modes de communication complexes, inconscientes et conscientes, ces dernières étant considérées comme une forme de langage, avec parfois une notion de dialecte (champs des baleines).

  • Nous nous prétendions différents des animaux parce que nous étions les seuls à disposer de la culture : les chimpanzés, tristement utilisés il n’y a pas si longtemps dans la recherche médicale, utilisent des techniques différentes qu’ils habitent dans une région d’Afrique ou une autre (emploi d’une tige pour « la pêche aux fourmis » par ici, d’outils sommaires par là), ce qui implique une transmission du savoir, localisée et assimilable à une forme de culture.

  • Nous nous prétendions différents des animaux parce que nous étions les seuls à avoir une conscience de soi ; les études en primatologie, comme dans l’éthologie de certains animaux comme les éléphants ou les cétacés, montrent que cette faculté, comme celles de la souffrance ou du rire, pourrait être partagée par plus d’une espèce (et oui, chatouillez un gorille – si vous osez – et il rira…).
Bien sûr, ces observations sont toujours soumises à analyses : entre anthropocentrisme et concept de l’humain supérieur, la balance doit être équilibrée ! Mais elle montre que notre vision, parfois désinvolte, du monde animal ne correspond pas forcément à la réalité. De ce fait, la prise en compte de cette souffrance infligée aux animaux de laboratoire, et la mise en œuvre de méthodes visant à limiter celle-ci, voire même, à terme, de supprimer toute expérimentation directe, ne font simplement qu’entrer dans la longue série de « contraintes », imposées ou allant de soi, qui ont jalonné toute l’histoire de la Science. D’éminents scientifiques ont souvent dit, par le passé, que certaines barrières physiques, sociales ou scientifiques, ne seraient jamais franchies. Le mur du son, l’atmosphère terrestre ou encore certains cancers ont été vaincus aux prix d’incommensurables efforts, où les contraintes de toutes sortes n’ont pas manqué. Sur ce constat, la prise de position sans équivoque avancée par le secteur biomédical – l’impossibilité de se passer des animaux dans la recherche médicale – si elle est compréhensible et fondée sur des faits actuels, semble par contre manquer de courage et prouver un certain conservatisme. Tout du moins, elle est à contre courant de l’élan fondamental de la Science et du progrès du savoir humain, qui veut repousser sans cesse les limites, ceci indépendamment des problèmes rencontrés.

Mais au fond, n’oublions pas que les scientifiques ne sont, finalement, que des êtres humains…

L’écoterrorisme, ou l’environnementalisme poussé à l’extrême.

Si la Science nous a montré que les animaux, du moins une partie d’entre eux, partageaient plusieurs facultés que nous autres Homo sapiens possédons – la tristesse, la joie, la douleur, la curiosité, le langage et la conscience de soi –, elle a aussi montré que, de ce fait, nous faisions partie intégrante de la biodiversité de notre planète. Notre espèce possède une variété de cultures, coutumes, langues, traditions, modes de vie ; c’est une richesse à préserver ! De plus, même si son intervention sur l’environnement est souvent destructrice et envahissante, elle a aussi créé de nouveaux biotopes et écosystèmes ; en témoignent les récentes recherches sur la biodiversité en ville.

Comme j’ai déjà eu l’occasion de l’écrire sur ce blog, notre espèce fait partie du monde des primates. C’est un grand singe anthropoïde – sa queue a disparu – à l’instar des chimpanzés et autres gorilles et orangs outans. De ce fait, séparer l’espèce humaine du reste de la Nature dans les réflexions sur la protection de l’environnement, comme le font les environnementalistes, est une erreur que la Science, depuis une trentaine d’années (écologie), a corrigée.

Depuis un certain temps, des mouvements, que la presse qualifie d’écoterroristes, dans la mouvance environnementaliste, se font entendre par des actes plus ou moins graves, souvent des dégâts matériels. Mais parfois, plus rarement, ils s’en prennent aux gens, par des menaces de mort envers des chercheurs notamment. Récemment, la tombe de la mère de M. Vasella, CEO de Novartis, a été profanée.

La question est la suivante : comment peut-on défendre la Vie en méprisant à ce point l’une de ses constituantes, aussi imparfaite et délirante soit-elle ? Après le spécisme lié à une vision supérieure de l’être humain que j’ai abordé précédemment, on a l’opposé : celle d’une vision où l’espèce humaine n’a, apparemment, pas sa place sur cette Terre. Certes, je partage le fait que notre société, découpée de plus en plus des réalités physiques et sociales de ce monde, trop concentrée à ne s’occuper que de la seule réalité économique au combien artificielle, court à sa perte. Certes, je me sens mieux seul dans une réserve naturelle qu’au beau milieu d’une réunion de travail ou, pire, d’un centre commercial bondé. Mais je n’en n’oublie pas la diversité qui constitue l’espèce humaine. Un joyau qu’il convient de remettre à sa place dans l’immensité de l’Univers, mais qu’il s’agit de ne pas oublier pour autant !

Dès lors, même si la cause animale est une cause juste et très importante, elle doit être défendue dans le respect de l’animal qu’est aussi Homo sapiens. Plutôt que de menacer les chercheurs qui se battent jour après jour pour percer les secrets du cancer ou du sida, il faut se battre pour leur offrir les cadres et les études nécessaires afin que, dans un proche avenir espérons-le, la recherche puisse se passer définitivement de l’expérimentation animale ; les progrès en simulation numérique nous offrent peut-être une piste, pas encore assez exploitée et pourtant riche en enseignements. Plutôt que de troubler la paix des morts, pourquoi ne pas dénoncer les dérives du système mercantile, notamment dans le domaine des cosmétiques et de l’alimentation, grands domaines où la souffrance animale est encore monnaie courante. Ces démarches commencent à sensibiliser le public, et les gens considèrent de plus en plus le végétarisme de manière positive. La pédagogie me semble plus constructive que la violence, pour preuve l’amalgame fait après les événements commis contre la famille Vasella entre extrémistes et mouvements écologistes.

Sortons du conservatisme et osons poser le problème correctement.

Mouvements de protections de la nature, mouvements sociaux et scientifiques indépendants des lobbys économiques doivent donc se mettre ensemble. Tous sont d’accord pour dire que les animaux doivent être considérés avec respect. Tous sont d’accord pour intégrer l’espèce humaine dans le reste de la biodiversité et, de ce fait, lui montrer autant d’égards. Pourtant, personne ne semble capable de poser les bases de réflexion. Une cause du poids sans cesse croissant de l’économie et des lobbys sur le monde de la recherche, d’un manque de compétence du monde politique, de simplifications intéressées des médias, toujours en quête du buzz et trop à la botte de l’idéologie ultralibérale ? Peut-être…

Humains et animaux ont une origine et un destin communs. Ils partagent plus de choses que nous le pensions jusqu’ici – des instincts primaires jusqu’à la conscience de soi et même à la culture. Dès lors, la Science au sens large doit mettre tout en œuvre pour que l’expérimentation animale puisse être, à l’avenir, réduite voire supprimée. Craindre les contraintes éthiques que cela amène, même sévères, c’est renié ce qui fait la Science : s’appuyer sur les contraintes pour faire reculer les limites de la connaissance, contraintes sans lesquelles cet élan vers l’inconnu ne pourrait trouver d’impulsion. Cela ne doit pas être tabou, surtout que ce pas vers plus d’éthique peut vraisemblablement se traduire pas des progrès scientifiques très importants. De leur côté, les mouvements écologistes doivent soutenir les scientifiques dans leurs démarches, non les montrer du doigt à la moindre occasion ; leurs travaux ont souvent permis, directement ou indirectement, de faire progresser la cause environnementale, ne serait-ce que sur la question de la biodiversité. Ils ne doivent pas oublier que l’espèce humaine fait partie de cette biodiversité et, qu’à ce titre, elle doit aussi être protégée, faute de quoi ils tomberont dans les travers des mouvements « verts libéraux ». Ils ne doivent pas oublier de souligner le rôle désastreux des secteurs agroalimentaires et cosmétiques sur la souffrance infligée aux animaux. Le travail est si gros qu’on ne peut perdre du temps en conflits stupides et en raccourcis sans issue.

A bientôt.

Sandro

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