mardi 31 janvier 2012

Biodiversité 7 - Les autoroutes du vivant.

Dans mes billets consacrés à la biodiversité de notre planète, je fais souvent référence au phénomène de l'endémisme, c'est-à-dire lorsqu'une espèce ne se retrouve qu'à un seul endroit au monde. Cet endroit peut être une île, un récif marin, une montagne ou une vallée isolée. L'endémisme est souvent avancé par les écologistes comme raison importante quant à la préservation de la biodiversité. En effet, les espèces endémiques sont, par définition, rares et, généralement, ne comptent qu'un nombre relativement restreint d'individus. Qu'une surexploitation forestière décime complètement les bambous des forêts de Chine, et le panda disparaît de la surface de la Terre. La chasse intensive a anéanti les dodos, ces gros oiseaux incapables de voler, des îles des Mascareignes (Maurice), et ils ont définitivement disparu parce qu'ils n'existaient que là-bas.

Lézard géant de Grande Canarie (Gallotia stehlini), espèce endémique de l'île (photographie : Sandro Loi).

Pourtant, comme l'a relevé le biologiste Laurent Ballesta [1], si l'endémisme est quelque-chose de remarquable, le fait que l'on puisse trouver une même espèce dans de nombreuses régions du monde l'est tout autant. Ce point laisse clairement sous-entendre que les espèces, animales ou végétales, se déplacent au gré des contextes, tant biologiques qu'environementaux.

Ainsi, les plantes "migrent" en fonction du réchauffement climatique global ; des espèces méditerranéennes progressent vers le nord en Europe par exemple. D'une manière plus générale, les espèces végétales, dont la dissémination des graines ou des spores s'opère de plusieurs manières (par transport animal, par le vent, etc.) colonisent des lieux où température, ensoleillement, humidité ou encore nature des sols leur sont favorables. Ainsi trouve-t-on une pinède typiquement méditerranéenne dans le Vallon de la Laire, à l'extrême ouest du Canton de Genève ; le micro-climat plus doux qui y règne est propice à une espèce de pin que l'on trouve plutôt dans le sud de la France, donnant un air dépaysant à la région.

Une même espèce animale peut se trouver à son aise dans de nombreux endroit du globe, pourvu qu'il puisse, naturellement, y accéder par ses propres moyens. Les grands requins blancs sont rencontrés en Afrique du Sud, mais on en a retrouvé également en Méditerranée. L'ours brun des Alpes et des Pyrénées n'est pas très différents de l'ours brun que l'on rencontre de l'autre côté du continent eurasiatique, dans la péninsule du Kamtchatka. Selon les cas, nous avons des migrations saisonnières ou périodiques, ou bien des déplacements qui, parfois, ont donné lieu à de véritables colonisations : pensons à l'espèce humaine qui, lors de la dernière glaciation, a pu, via le détroit de Bering qui, à l'époque, se traversait à pied sec, passer de l'Eurasie à l'Amérique du Nord.

Le phénomène de migration saisonnière touchant les oiseaux est bien connu. A ce titre, Genève et plus globalement le Rhône forment une base pour un grand nombre d'oiseaux migrateurs. Ce phénomène est bien connu du grand public, en tout cas dans l'idée générale : les espèces migratrices nichent dans une région du monde, disons durant l'hiver boréal, par exemple l'Afrique, et remontent en été dans des contrées plus au nord.

Cette photographie aurait pu être prise dans une savane africaine ou dans une zone de mangrove asiatique. Or il n'en est rien. Cette Aigrette Garzette (Egretta garzetta) a été photographiée dans le sud de la France, à quelques dizaines de kilomètres du Cap d'Agde. Ce bel oiseau, que l'on peut apercevoir également en Suisse, migre généralement en Afrique durant l'hiver. Cette espèce d'oiseau est largement répartie dans le monde (photographie : Sandro Loi).

Mais les oiseaux ne sont pas les seuls à migrer bien sûr. Du gnou africain jusqu'au crapeau commun de nos régions, de nombreux animaux migrent, que ce soit pour échapper à des conditions climatiques défavorables, pour trouver de la nourriture ou pour la reproduction. Les saumons remontent des fleuves entiers pour arriver au lieu où ils sont nés, afin de s'y reproduire et de mourir. De nombreuses espèces de poissons tropicaux, après leur stade larvaire passé au large, gagnent un récif corallien où ils poursuivront leur développement vers le stade adulte, bien à l'abri ; de cette manière, des atolls sont ainsi régulièrement "approvisionnés" en poissons juvéniles. A l'instar de la migration des oiseaux, celles des poissons recèlent encore de nombreux mystères.

Reste que, quelque soit le motif de ces déplacements, il apparaît tout de suite à nos yeux un impératif évident : ces espèces doivent pouvoir emprunter des "passages" afin de pouvoir se déplacer. Le crapeau commun, après avoir hiberné dans une forêt, doit pouvoir parcourir les quelques kilomètres qui le sépare de sa résidence d'été, un marais. Comme nombres d'oiseaux migrateurs, notre aigrette garzette migratrice doit pouvoir trouver, sur son voyage entre l'Afrique et l'Europe, des haltes où se reposer et reprendre des forces, comme des zones humides. Certains animaux, aux territoires plus ou moins vastes, doivent parcourir parfois de longues distances pour pouvoir se nourrir.

C'est ici qu'apparaît la notion de "corridors biologiques". Ce sont des lieux de transit permettant aux espèces vivantes de se mouvoir d'un endroit à un autre. Le Rhône est l'un de ces corridors biologiques. Dans le Canton de Genève, la rade du Lac Léman et les berges du Rhône sont ainsi classées réserves d'oiseaux d'eau d'importance nationale et internationale.

Mais les activités humaines ont morcelé les habitats naturels et les écosystèmes. Là où un fleuve s'écoulait tranquillement est venu se planter un barrage hydroélectrique. Là où un cordon d'arbres offrait aux chevreuils, renards et autres sangliers un chemin de transit sûr et discret entre deux forêts est venu se placer un champ cultivé.

Les écologistes, puis certaines collectivités publiques, ont pris conscience que, pour sauvegarder la biodiversité, que ce soit au sein de réserves africaines comme en milieu urbain, la préservation ou la confection de corridors biologiques relevaient d'une importance capitale. Car la nature n'est pas statique. Pour que les espèces puissent subsiter, il faut parfois une réunion de plusieurs facteurs impliquant leur déplacement sans trop d'entraves : brassage génétique entre communautés, diminuer les risques d'épuisement des ressources alimentaires, favoriser les migrations, etc.

Ainsi, des échelles à poissons ont été construites auprès des barrages hydrauliques. Des haies d'espèces végétales indigènes sont peu à peu réinstallées, même en pleine ville. A Meyrin, en 2011, les réserves voisines des Crêts et des Fontaines ont été réunies en une seule entité, au prix de la fermeture d'une route frontalière (une première dans le canton du tout-voiture qu'est Genève), pour d'une part élever le statut du site au niveau national, mais aussi pour former un couloir biologique entre les deux réserves naturelles [2]. De manière générale, outre la protection des habitats, la prise en compte des déplacements d'espèces vivantes a pris une certaine ampleur dans le monde (connexion de réserves de faunes en Afrique, etc.).

La protection de la Nature est donc assez variée. On a tous à l'esprit le panda, menacé de disparition car cette espèce d'ours végétarien ne vit que dans une seule région du monde. D'autres espèces rares et endémiques sont les portes flambeaux de la protection des espèces, comme l'ours à lunettes (Tremarctos ornatus) d'Amérique du Sud, le pigeon appelé Carpophage des Marquises (Ducula galeata) ou encore le loup d'Abyssinie (Canis simensis) en Ethiopie. Mais autant la sauvegarde de toutes ces espèces rares et très menacées est très importante, autant la protection de ces "corridors biologiques" (rivières, zones humides, cordons forestiers, etc.) est également indispensable, même pour des espèces aussi peu menacées que notre aigrette garzette, même dans nos contrées urbanisées.

Car la Nature est un tout, un ensemble d'écosystèmes parfois éloignés mais jamais totalement indépendants. Si les espèces endémiques sont une richesse de la biodiversité, ces corridors biologiques, reliant le peu d'habitats naturels qui subsiste dans le monde, sont de vraies "autoroutes" du vivant, indispensables au bon fonctionnement de notre biosphère. Ce sont notamment grâce à eux que le miracle de la diffusion de la Vie partout sur notre planète a pu, et peut encore, se faire.

Sandro Loi

Série "Biodiversité", billet précédent : Biodiversité 6 - Sagesse naturelle.


Source :

[1] Ushuaïa Nature : la Constellation des îles, TF1 2002.

[2] Un nouveau visage pour Matégnin, Pro Natura Genève, http://www.espacemategnin.ch/marais.php

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