mercredi 21 août 2013

Biodiversité 10 - Aut Nilus, aut nihil

Un Conseiller d’État vaudois, visiblement mal informé sur les questions énergétiques...

Il y a quelques mois, j'écoutais le Conseiller d’État vaudois socialiste Pierre-Yves Maillard à la radio La Première de la RTS [1]. Durant l'interview, le sujet s'est tourné sur les questions d'énergie et la transition énergétique, dans le contexte de la sortie du nucléaire initiée par le gouvernement suisse. La position du Conseiller d’État m'a pour le moins "surpris". Il y avait un certain "dogmatisme" sur la forme, plus que sur le fond, qui m'a fait réfléchir sur la manière dont le débat général sur la transition énergétique était posé dans les médias helvètes. Pour résumer, il est tout simplement mal posé. Je suis un fervent défenseur des technologies "vertes" (éolien, solaire, géothermie, etc.). Mais poser l'argument technologique de manière centrale, comme le fait le ministre vaudois en balayant du revers de la main, "entre les lignes", les recours d'organisations écologistes, c'est poser le problème à l'envers! Avant de nous demander COMMENT produire de l'énergie, il faut avant tout nous demander POURQUOI! Est-ce que la progression annuelle de consommation d'énergie électrique - en gros de 2% en Suisse avant la crise financière de 2007 - se justifie-t-elle? Ne devrions-nous pas réduire d'abord notre consommation insatiable, de mettre ce point comme POINT CENTRAL du débat, avant de recourir à la seule technologie - technologie qui, aussi "verte" soit elle, n'en demande pas moins de ressources, comme les terres rares [2] et autres ressources minières?

C'est là, en repensant aux "barrages" et autres "rehaussements de hauteur de retenue", que je me suis rappelé un travail d'économie que j'avais réalisé durant mes études de maturité professionnelle, vers 1998-1999 je crois. Passionné par l'Afrique, je m'étais intéressé au Nil, ce grand fleuve qui a déchaîné les passions depuis l'Antiquité, véritable cordon de vie, humaine notamment, au réseau hydrographique extrêmement complexe. Le Nil est aussi, d'un point de vue "énergétique", un "cas d'école" qui, sans y voir de comparaison forte avec nos problèmes occidentaux ni même un plaidoyer contre l'énergie hydraulique, devrait appeler les décideurs à, au moins, une certaine réserve.

Le Nil, ce gigantesque "cas d'école"!

Le Nil, c'est un fleuve immense d'environ 6'700 kilomètres. Ses sources sont le Nil Blanc et le Nil Bleu. Le premier s'écoule depuis les contrées du Burundi, récoltant au passage les eaux de fonte des glaciers des Monts Rwenzori. Après avoir traversé, plus au Nord, le marais du Sudd - l'une des plus grandes zones humides du monde [3] - les eaux du Nil Blanc rencontrent celles du Nil Bleu à Khartoum au Soudan, venues du Lac Tana en Éthiopie. Le Nil poursuit ensuite sa course vers le Nord et l'Égypte, fort de cette contribution "éthiopienne" (le Nil Bleu apporte la majorité de l'eau du Nil, et presque la quasi-totalité des sédiments). Durant ce parcours, le fleuve traverse le plus grand désert de la planète - le Sahara - et forme un véritable cordon vert, berceau de nombreuses civilisations à travers les temps - les civilisations et cultures nilotiques, des fameux pharaons de l'Égypte antique jusqu'aux dynasties moins connues de l'Empire de Nubie (Soudan) et aux innombrables peuples habitant les environs immédiats du Nil. Du reste, une image de la région prise de l'espace montre à quel point le proverbe Aut Nilus, aut nihil - Ou le Nil, ou le néant - est de rigueur.


Le Nil. Photo : Nasa (Wikipedia)

Des milliers d'années de crues ont en effet permis d'apporter, sur les rives et les plaines du Nil, des limons fertiles, arrachés aux terres volcaniques du sud et des hauts-plateaux éthiopiens. Les régions traversées en aval, autrement stériles et désolées, ont pu ainsi être cultivées, et cet état de fait n'est sans doute pas étranger à la prospérité des différents peuples qui se sont succédés au cours des âges, tout au long du grand fleuve. Ainsi, la région du delta du Nil, tout au nord (en haut de l'image ci-dessus), est la plus fertile de toute l’Égypte, et un véritable grenier historique.

De nos jours pourtant, les agriculteurs égyptiens ont recours massivement à des engrais (par hectare de terres arables, l'Égypte était en 2009 l'un des dix plus gros consommateurs d'engrais au monde, juste après la Chine [4]). L'eau peine à irriguer les terres et une pénurie est annoncée dans les prochaines années [5]. Un comble, pourrait-on dire, lorsqu'on parle du Nil? Malheureusement, non.

Depuis des décennies, le cours du Nil a été modifié. Tout au long de son parcours, des barrages ont été édifiés. C'est que la région et son développement requièrent de l'électricité, mais aussi de plus en plus d'eau pour l'irrigation et un contrôle des crues, autrefois dramatiques (8 mètres de montée des eaux). L'apogée, si l'on peut dire, est survenue lors de la construction, en Égypte, du haut-barrage d'Assouan [6], lancée par le président Nasser et achevée en 1970, avec le concours de l'Union Soviétique. Véritable chef-d’œuvre d'ingénierie civile, ce barrage, avec ses 2.1 GW de puissance, alimente tout le pays, et a permis de limiter les dégâts de crues exceptionnelles ainsi que des sécheresses.

Cependant, comme souvent à l'époque, aucune étude d'impact environnemental n'a été faite. On connaît, bien sûr, le fantastique "déménagement" du temple d'Abou Simbel, sauvé des eaux du gigantesque lac de retenue, le lac Nasser - 6'200 km2, soit plus de 10 fois la superficie du Lac Léman. Mais de nombreux autres sites ont disparu, et des gens ont perdu leur maison. De plus, l'effet prédominant des barrages d'Assouan s'est ajouté, au fur et à mesure des constructions, aux autres ouvrages hydroélectriques le long de Nil, tant en Égypte qu'au Soudan ou en Éthiopie. Crues et sécheresses ont pu être atténuées, et l'agriculture industrielle a pu recevoir l'eau dont elle avait besoin. Mais les sédiments, autrefois apportés par le Nil, sont retenus au fond des lacs de barrages et n'arrivent plus dans les champs cultivés. Ce manque est tel qu'à la fin des années 70, l'équipe Cousteau [7] relevait que le delta du Nil, cette zone autrefois très fertile par l'apport de limon, cédait littéralement le pas à la Mer Méditerranée ; en quelques années, l'érosion et la progression de la mer à l'intérieur des terres étaient saisissantes - de plusieurs dizaines de mètres - et l'eau salée s'infiltrait déjà dans les cultures. Et la sur-irrigation des terres permise par les barrages (Assouan, Jebel Aulia), doublée de la forte évaporation se produisant dans les lacs de retenue, ont considérablement diminué le débit du Nil à son embouchure dans la mer.

Et aujourd'hui?

Cette "crise moderne" du Nil, si elle mélange bonnes intentions et stratégies industrielles ou géopolitiques, n'est donc pas nouvelle, et se poursuit de nos jours. Si les impacts sociaux, historiques, culturelles ou écologiques, ont pesé bien peu par le passé, force est de reconnaître que c'est toujours le cas aujourd'hui.

Certes, et il est très important de le souligner avec vigueur, les défis dans ce coin d'Afrique sont titanesques, et il n'est pas question de jouer au moralisateur, une position que nous ne pouvons décemment pas tenir. La croissance de la population dans ce gigantesque bassin hydrographique, incluant des pays à l'histoire douloureuse - Soudan, Soudan du Sud, Éthiopie, Égypte - et les défis qu'impose la (notre) mondialisation, obligent les gouvernements à étudier notamment des projets hydroélectriques, et les problèmes d'accès à l'eau potable, comme par exemple à Nyala au Darfour, sont dramatiques.

Ainsi, le Nil Bleu, le principal pourvoyeur d'eau et de sédiments du Nil, voit les projets gigantesques se succéder (nous ne parlerons pas ici du barrage éthiopien Gibe III, touchant lui le fleuve Omo, mais voici des liens sur ce projet controversé et révélateur [8] [9]). Ce n'est rien d'autre que le deuxième plus grand barrage d'Afrique qui contrariera le cours du Nil Bleu. Le barrage "Renaissance", auquel le groupe français Alstom va fournir les turbines, doit être livré en 2014 [10]. Mais il est source de discorde pour le Soudan et surtout l’Égypte, dont la pénurie prochaine en eau et ses propres précédents liés aux barrages égyptiens, poussent à craindre les effets supplémentaires induits par le gigantesque barrage éthiopien. Une crise géopolitique autour de l'eau - cette denrée plus rare et précieuse que certains semblent le croire (comme le dégoûtant Peter Brabeck de Nestlé [11]) - qui illustre toute la difficulté qu'un projet, a priori "écolo-compatible" aux yeux de nombreux décideurs politiques, peut entraîné s'il est déconnecté de toute réalité environnementale - humaine comprise.

Conclusion : et si nous commencions à nous poser les bonnes questions?

Nous vivons une époque pour le moins complexe. Dans le maelström médiatique qui caractérise nos sociétés, il n'est pas toujours facile de savoir "quoi penser" de telle ou telle prise de position. En Suisse existe une habitude - certains diraient une maladie populaire - se nommant la "recourite aiguë", consistant à s'opposer par des moyens démocratiques à tout projet qui pourrait déranger. Parfois, c'est justifié ; d'autres fois, ce n'est pas le cas. Dans les deux cas, cela agace, et des médias, ayant rejeter l'exercice du contre-pouvoir au profit de la poepolisation, ne jouent plus leur rôle de filtre, ne creuse plus les sujets.

Du coup, on a tendance à mettre tous les opposants dans "le même panier". Un raccourcis un peu rapide... En terme d'environnement, et ironie de l'Histoire contre l'avis du peuple, une certaine frange de la politique suisse a toujours voulu saper les droits de recours des organisations écologistes. A l'heure d'une trop tardive transition énergétique vers une sortie définitive du nucléaire, cette même frange, pourtant responsable de ce retard, a beau jeu de fustiger ces organisations lorsque celles-ci s'opposent ou émettent des réserves sur des projets hydroélectriques.

L'exemple du Nil nous montre que des projets, aussi bien intentionnés puissent-ils avoir été, ont eu des conséquences sur le long terme, non seulement sur la nature, mais aussi sur les habitants de cet immense réseau hydrographique, ainsi que sur les caisses de tous les états concernés, déjà passablement vides. Ainsi, en bons technophiles que nous sommes, mettre une foi quasi aveugle sur une énergie alternative, en la considérant automatiquement comme prioritaire sur l'environnement (dont l'humain en fait partie), et en ignorant, de manière tout aussi automatique, les avertissements des écologistes, c'est répéter, mais cette fois-ci sciemment, les erreurs du passé. Du reste, si l'exemple africain ne vous convainc pas, d'autres réalisations "modernes" de barrages hydroélectriques complètement catastrophiques en termes humains et écologiques abondent de part le monde : Belo Monte au Brésil, barrage des Trois Gorges en Chine, etc.

A Monsieur le Conseiller d’État socialiste vaudois Pierre-Yves Maillard, et à tout ceux qui fustigent sans arrêt les organisations écologistes de s'opposer à tout, prenez conscience, avant de juger, que votre postulat de départ (car ce n'est que cela, un postulat) est faux : on commence D'ABORD à réduire notre consommation d'énergie et on y met LA PRIORITÉ ABSOLUE, en se demandant si éclairer toujours plus de magasins, ouverts toujours plus longtemps, est juste et nécessaire, ou encore en se demandant si les prix dégressifs du kWh (plus on consomme, moins on paie) ne sont pas, après tout, qu'une sorte d'anachronisme délirant... Cette question posée, de manière fondamentale, on pourra ensuite passer à celle de "comment produire l'énergie". On ne va pas continuer à consommer comme avant, en prenant une TV écran plat de 2 mètres de diagonale tous les ans en se disant que c'est écolo puisque c'est à LED, et passer en même temps aux énergies renouvelables ; elles aussi, entre impact sur l'environnement ou besoins en ressources, ne sont pas "neutres"! Il serait donc bon de descendre, M. Maillard and co, de vos petits nuages verts d'illusion, et de commencer votre autocritique.

Tiens, en parlant d'autocritique, et si on commençait par réfléchir sur le dogme de la croissance infinie dans un monde fini, M. Maillard?


Sandro Loi

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Sources

[1] Emission Forum de la RTS, http://www.rts.ch/la-1ere/programmes/forum/


[2] Les lanthanides ou terres rares, Quels impacts?, Ecoloinfo, CNRS, http://ecoinfo-oldweb.grenoble.cnrs.fr/spip.php?article172

[3] The Annotated Ramsar List : South Sudan, 26 juin 2013, http://www.ramsar.org/cda/fr/ramsar-documents-list-anno-south-sudan/main/ramsar/1-31-218%5E26221_4000_1__

[4] Consommation d’engrais (kilogrammes par hectare de terres arables), Banque mondiale, http://donnees.banquemondiale.org/indicateur/AG.CON.FERT.ZS

[5] L'Egypte peut souffrir d’une pénurie d’eau d’ici 10 ans, Nile TV International, 8 décembre 2012, http://www.nileinternational.net/fr/full_story.php?ID=68799

[6] Haut-barrage d'Assouan, Wikipedia, http://fr.wikipedia.org/wiki/Haut_barrage_d%27Assouan

[7] Le Nil, Expédition Cousteau, 1979, http://fr.cousteau.org/expeditions/nile

[8] Barrage hydroélectrique de Gibe III : une "catastrophe" imminente en Éthiopie, Survival-International, Notre-Planète-Info 15 avril 2013, http://www.notre-planete.info/actualites/actu_3705_barrage_hydroelectrique_Ethiopie_autochtones.php


[9] Éthiopie : tensions et passions autour du barrage Gibe 3, Nefertiti Gaye, Les Afriques, http://www.lesafriques.com/energies/ethiopie-tensions-et-passions-autour-du-barrage-gibe-3.html?Itemid=308

[10] Éthiopie, des barrages titanesques, Pierre Boisselet, Jeune Afrique, 29 août 2012, http://www.jeuneafrique.com/Articles/Dossier/JA2692p024-039.xml20/ethiopie-energie-hydroelectricite-projetthiopie-des-barrages-titanesques.html

[11] Peter Brabeck, l’homme qui aimait l’eau..., Marguerite Contat Hickel, Présidente de l'Association SWISSAID Genève, SWISSAID, http://www.swissaid.ch/fr/Peter-Brabeck-homme-qui-aimait-eau




 



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