jeudi 2 août 2012

Les convictions : prisons de Nietzche ou moteur de changement?

J’ai lu récemment, sur un billet Facebook, une citation de Friedrich W. Nietzsche qui m’a interpellé : « Les convictions sont des prisons ». Ce propos, tiré du célèbre philosophe allemand, est intéressant à plus d'un titre. Car à mes yeux, au-delà des rattrapages politiques ou idéologiques que cette phrase peut entraîner, elle illustre, à elle seule, les paradoxes de notre temps.

Les convictions peuvent être effectivement des « prisons » intellectuelles, lorsque celles-ci deviennent des « idées fixes ». Ainsi, le contexte de remise en question des dogmes (religieux ou moraux notamment), sont à l’origine de cette remarque de Nietzsche. Une conviction dogmatique est ainsi un frein (voire un obstacle infranchissable) à la remise en question. Du reste, ce n'est pas pour rien que le scepticisme sous-tend le fond de la recherche scientifique, où (en principe du moins) la profession de foi est bannie.

La foi, seule et aveugle, est souvent ce qui pénalise la conviction, de manière générale. Elle empêche bien souvent le dialogue, instrument fondamental pour l'espèce de grands primates sans poil et sociaux qu'est Homo sapiens. Sans dialogue, pas d'échange, et sans échange, pas d'apprentissage ; la remise en question (idéologique, sociétale, personnelle, etc.), voire même la confirmation de certaines facettes d'une opinion, devient alors impossible.

Dans cette idée, on peut relever que nombre de « convictions », basées sur des peurs et sur l’ignorance (croyance indéfectible pour l’idéologie dominante (qui serait « la seule solution possible » selon Margaret Thatcher...), convictions populistes de gauche ou de droite, racisme et xénophobie, etc.), sont réellement contraires à l’exercice de la réflexion ; ce sont là de vrais freins évolutifs, socialement et culturellement, justifiant amplement le qualificatif de « prisons » utilisé par Nietzsche pour décrire les « convictions ».

Mais une conviction, n'est-ce obligatoirement que cela? Ne se limite-elle qu'à la théorie nietzschéenne?

Une conviction peut aussi se traduire par la mise en avant d’opinions avec un engagement fort pour les défendre. Certes, malheureusement, cette action est essentiellement prises par des politiciens. Cependant, l’engagement motivé par des convictions n’est pas forcément négatif, notamment lorsqu’il est citoyen (bénévolat, actions citoyennes diverses, etc.). Ici, la « conviction » s’illustre par la défense d’une idée. Et c’est bien ce qu’il manque de nos jours, des idées! Des idées critiques et engagées, qu'il s'agit de discuter, voire de défendre. Et sans conviction pour porter une idée, peut-être à contre courant de la pensée à la mode (rappelez-vous Galilée...), difficile de faire entendre celle-ci!

Mais il n’y a plus de conviction, plus d’opinion critique ; on reste passif, on râle certes un peu mais, au final, on suit le mainstream idéologique d’aujourd’hui, docilement, un peu comme une sorte de néo-religion : que ce mainstream idéologique se révèle de plus en plus dommageable pour la planète, que celui-ci se révèle de plus en plus inhumain et décadent, on ne veut tout simplement pas le remettre en cause ! Dans le cas de notre société, ce manque de conviction (et, partant, ce manque d’engagement, pas forcément dans un parti politique, mais pour une « cause » humaine, sociale, environnementale, dans la vie de tous les jours) et cette absence de critique face au capitalisme (par exemple) est précisément une forme de « prison ». Une prison dans laquelle, votes après votes, et au travers de nos habitudes de vie et de consommation, nous avons semble-t-il le plaisir de nous enfermer.

Par manque de conviction et d’idéal, ou par conviction idéologique que notre capitalisme, notre dogme, est « la seule solution possible » ? Les deux ? Une dualité intéressante - la conviction, tantôt prison intellectuelle, tantôt initiatrice de choix - que semblait ignorer Nietzsche dans sa phrase apparemment…

La conviction, dans le pire comme dans le meilleur, est le moteur de tout engagement. Elle peut, par la remise en cause qu’elle est susceptible de créer, abattre certaines « prisons », aussi dorées soient-elles pour certains. Arme d’abrutissement ultime ou moteur de changement, la « conviction » idéologique est à double tranchant, mais lorsqu’elle est fondée et argumentée, lorsqu’elle est loin de tout intérêt politicien ou financier, elle reste un facteur indispensable, selon moi, pour changer ce monde qui part littéralement en vrille (ou tout du moins, initier ce changement). N’en déplaise à M. Nietzsche !

Sans m’octroyer une compétence en philosophie que je n’ai pas, je prendrai cependant avec des pincettes ces tirades empruntées, parfois un peu vite, aux grands penseurs de notre histoire (merci les « citations du jour » ?). Bien souvent, elles ne servent qu'à justifier une opinion (ou une conviction?). Bien souvent, l'art de la citation (a fortiori sur les réseaux sociaux) réduit un argumentaire à la seule portée de la dite citation. Donc, prudence! Comme on peut faire dire n'importe quoi à des chiffres statistiques quand le contexte (variables de départ, limites, etc.) n'est pas décrit, on peut faire dire également tout et son contraire avec certaines références célèbres, en l’occurrence philosophiques.

Dans le cas qui nous intéresse, la conviction, comme d’autres traits de caractères ou de comportement, possède clairement une double facette, et n’est ni forcément bonne, ni forcément mauvaise ; cela dépend du contexte, de la manière dont « une conviction » est née, est utilisée ou modérée. Elle n’est donc pas plus aliénante que son contraire, l'absence (le manque) de conviction. Ce dernier est souvent associé à une ouverture d'esprit, une volonté de dialoguer ou au scepticisme, mais aujourd’hui, il est plutôt l’oreiller de paresse pour le maintien du statu-quo. Sources de réflexions et d’idées, ces grands philosophes ont eu aussi leurs limites… et eux-mêmes, humains qu’ils étaient, n’étaient pas immunisés contre l’erreur, ni contre la contradiction ! Il est ainsi amusant de constater que notre ami Nietzsche, en scientifique défendant ses théories, défendait bien avec « conviction » ses propres propos dans ses écrits, ceci même s’il tentait à démonter la notion même de conviction… De la conviction pour démontrer la dangerosité de la conviction, intéressant n’est-il pas ?

A l’instar du propos qui dit que celui qui est convaincu est quelqu’un « qui n’a jamais rien approfondi » (Emil Michel Cioran), auquel on pourra facilement rétorquer qu’à la spécialisation approfondie risque fort de s’accompagner le détachement des réalités globales et le manque d’une vision moins déformante procurée par une « prise de recul » souvent nécessaire, la conviction utilisée intelligemment et pour le bien commun n’est pas forcément quelque chose « pire que le mensonge ». Plus de nuance, que diable ! Le compromis est indispensable des fois, mais peut être une hypocrisie et un dogme d’autres fois ! 

Entre les lignes, on détecte souvent, dans cette critique unanime de la conviction idéologique, soit une (très) saine remise en cause des dogmes... soit un refus catégorique et un amalgame facile de positions jugées trop radicales (celui qui agit sur la base de ces convictions - comme nombres d'indignés de par le monde face au libéralisme - sont forcément des crétins enfermés dans leurs certitudes ; le compromis, obligatoirement centriste, a raison puisqu'il s'oppose, par définition, aux convictions). Vision des choses qui a du vrai - populisme, communisme, etc. - mais qui est aussi bien simpliste, et beaucoup trop réductrice! 

En fait, plus qu'une critique opposant convictions aux compromis, c'est bien l’éloge de la « sagesse » qu’il faut faire ; une sagesse qui, très loin des centres/hypercentres à la mode en politique ces temps (et totalement inefficaces dans un monde en crise), doit faire la balance entre compromis et actions, entre remise en question profonde des dogmes de société et conviction pour en changer le paradigme sur la durée. Une sagesse philosophique qui ne tombe pas dans les facilités où les amalgames, et qui prend en compte les dualités des options du compromis et de l'action, et surtout de la complexité du raisonnement humain.

Ainsi, même si je n’ai ni l’envie ni les compétences pour citer tel ou tel penseur ou philosophe, je dérogerai à la règle et, pour conclure, j’opposerai à la phrase de Nietzsche celle de Jean Rostand, moins manichéenne et, à mon sens, beaucoup plus pertinente : « Je n’ai pas de vérités, juste des convictions ».

Sandro Loi

dimanche 11 mars 2012

Votations fédérales et cantonales (Genève) du 11 mars : la peur s'est exprimée.

Bonjour à toutes et à tous,

A la colère suit la prise de recul, et à une heureuse surprise. Ce dimanche se sont déroulées des votations aux niveaux suisse et cantonales, notamment à Genève. La fin de l'après-midi s'est quelque peu embellie par le succès de l'initiative de Franz Weber, soutenue essentiellement par les écologistes, sur la limitation des résidences secondaires en Suisse, ces fameux lits froids co-responsables d'un mitage et bétonnage du territoire [1]. Je ne vais pas m'attarder sur ce point, mais il s'agit tout de même d'un moment historique dans la politique territoriale suisse. D'abord, une initiative fédérale de défense de la nature a réussi à gagner face aux lobbies de l'immobilier et de l'économie, très puissants. Enfin, ces derniers, surtout en Valais, ce sont illustrés par une campagne où débauche de moyens et violences verbales se sont côtoyées dans un grand mépris de démocratie, amenant même un certain malaise compréhensible chez d'autres opposants à l'initiative, plus sérieux et respectueux des règles démocratiques [2a][2b]. C'est historique, et une fois n'est pas coutume, l'environnement a remporté la manche face aux requins de l'immobilier, peut-être de moins en moins crédibles à la vue de la crise du logement dont ceux-ci profitent. Ne boudons pas notre plaisir.

Car pour le reste, cette journée de votation, tant du point de vue fédéral que de celui de Genève, est clairement une journée noire. D'où ma colère initiale...

D'abord au niveau suisse : l'harmonisation du prix du livre a été refusée, en droite ligne de la volonté des grandes chaînes de distribution (Migros), de l'uniformisation de la culture du livre sur les best-sellers et conformément à la vision très tatcheriste de la culture-business chère à la majorité libérale de ce pays ; l'initiative pour l'introduction de 6 semaines de vacances payées a elle aussi nettement échouée face au peuple [3]. L'argument de l'économie a porté : "plus de vacances, cela signifiera plus de chômage et moins de salaires". Travail.Suisse et la gauche n'ont pas su (ou pas pu) convaincre le peuple de la fumisterie de l'argumentaire des milieux patronaux. Ceux-ci ont crié à tout va que les 6 semaines de vacances allaient péjorer la sacro-sainte compétitivité. Les Vaudois se rappellent encore que l'usine de Nyon de Novartis devait, il y a peu, fermer pour raison de manque de compétitivité ; une pression populaire et politique a pu, étrangement, faire revenir les sbires de M. Vasella sur leur décision. Il est regrettable que, la responsabilité de licenciement étant - dans une logique libérale - du ressort privé de l'entreprise, celle-ci ne pourrait pas être tenue pour responsable de licenciements abusifs, si ceux-ci auraient été consécutifs à l'introduction de ces 6 semaines de vacances pour tous. Comme il est regrettable que les chantres économiques de la compétitivité sont généralement les premiers à bénéficier de plus de congé, comme le démontrait l'analyse parue dans le journal le Courrier le 5 mars dernier [4], mettant au registre de droit aux nantis les vacances et autres congés réparateurs.

Du point de vu cantonal maintenant : Genève se montre, une nouvelle fois, à "l'image de son image", c'est-à-dire très libérale en ce qui concerne le temps de travail (qu'il soit des adultes ou des enfants à l'école) mais très "soviétique" quand il s'agit de garantir les droits fondamentaux à l'expression citoyenne. Tout cela cependant dans une logique de conformisme avec les attentes de l'économie...

Ainsi, la loi de restriction des manifestations, sensée mettre les organisateurs de manifestations face aux responsabilités des dégâts inhérents à des actes de violence se produisant durant les dites manifestations, a été nettement acceptée. Victoire de la droite et de l'extrême-droite genevoise, en forme malgré le nombre de casserolles politiques que toutes deux se traînent, cette loi va clairement à l'encontre des droits fondamentaux (ONU, Commission Européenne des Droits de l'Homme), selon des ONG et, notamment, l'OCDE [5]. Elle est, de plus, anticonstitutionnelle [6], et un recours au Tribunal Fédéral devrait, je l'espère, être entrepris. Las, la pensée dominante n'en a cure des Droits de l'Homme, et montre au passage, ici, son vrai visage.

Pourtant, les cas de violences lors de manifestations sont extrêmement rares à Genève [7]. Ce n'est pas grave ; à l'heure où la crise met, de part le monde, une pression sensiblement plus accrue sur la finance, sur les marchés et sur les politiques, ceux-ci ne pouvaient pas manquer l'occasion de mettre des bâtons dans les roues des indigné-e-s de tout genre, des associations, politiciennes et politiciens de gauche ou ONG qui pourraient mettre en danger leurs avantages et prérogatives.

Mais comment comprendre le vote suisse d'aujourd'hui, alors que dans le monde, une volonté de regagner les droits fondamentaux et de mettre à mal les classiques indicateurs économiques pour un indicateur "du bien-être" se fait plus nette chaque jour? Comment le Suisse a-t-il pu mettre ses propres intérêts, directs ou indirects, derrière celui de l'économie, alors que celle-ci, Novartis l'avait montré récemment, ne compte que sur la compétitivité et, le cas échéant, n'en a rien à faire de l'aspect humain?

A la droite qui rétorquera que c'est la "raison populaire", je répondrai que c'est simplement la peur qui a dicté le vote. L'économie et les marchés sont aujourd'hui tout puissants. Ils déterminent les fonctionnements des pays, au-delà même de toutes marges de manœuvre démocratique (Grèce, etc.). A l'échelle locale, ils sont à la base du marché du travail, et à ce sujet, dictent "la pluie et le beau temps", là aussi en dehors de tout contrôle politique et démocratique. Le politique, majoritairement agenouillé au pied du dogme du "laisser faire", et qui donc proclame haut et fort qu'il n'a pas à mettre son nez dans les affaires privées d'une multinationale ou d'une banque... Heureusement que, dans le cas de Novartis, des élections cantonales vaudoises proches ont permis à cette classe politique de mettre ce dogme opportunément au placard. Pour les 6 semaines de vacances, on attendra...

C'est cette toute puissance qui a sans doute détourné nombre de citoyennes et de citoyens suisses du vote favorable aux 6 semaines de vacances. Comment, d'ailleurs, penser qu'on aurait pu voter "librement" pour une augmentation du temps de congé, alors qu'en même temps, la pression exercée par le travail pousse nombre de travailleuses et de travailleurs à ignorer des problèmes de santé, parfois graves, ceci par peur de manquer au travail (et, accessoirement, par peur des assurances maladie...)? Tant pis si la dite compétitivité nous tue tous à petit feu ; le pouvoir d'achat qu'elle laisse (seulement) miroiter nous fait, à l'instar d'une drogue dure, oublier les réalités et nous fait, apparemment, gober n'importe quoi. Piquant que la droite défende à telle point une drogue aussi dure que celle de la compétitivité et de l'appât du gain à tout prix! On est en pleine aliénation...

C'est un peu la même chose au sujet de la loi genevoise encadrant les manifestations. Les indigné-e-s genevois, comme à travers le monde, se sont évertué-e-s à dénoncer les dérives du monde de la finance. Genève, outre d'être un repère de banques de toutes tailles, est, on le sait moins, l'un des principaux carrefours mondiaux du commerce des matières premières [8]. Dénoncer les dérives du capitalisme dans une place financière comme Genève, où le commerce du pétrole a pignon sur rue (et sur politiciens), cela fait sans doute tâche. Et comme le landerneau politique, tant genevois que suisse, s'est efforcé à montrer l'importance de cette monoculture industrielle et financière pour la population, en minimisant son rôle néfaste dans les crises mondiales (on se souvient de l'analogie que le conseiller fédéral Couchepin faisait en 2007 entre le système bancaire et le système sanguin humain, ceci à l'aube de la crise UBS), on peut comprendre la réticence du peuple souverain à défendre ses propres droits d'expression. Que cela puisse, de plus en plus, s'apparenter à une "fascisation" de l'Etat, cela ne semble aucunement le gêner.

A l'opposer, la peur n'était peut-être présente que dans les rangs des nantis en ce qui concerne l'initiative de Franz Weber sur la limitation des résidences secondaires. Malgré une campagne "à l'artillerie lourde", violente à souhait, menée par la droite et les milieux immobiliers, le peuple, majoritairement peu concerné directement par la question mais de plus en plus sensible aux réalités environnementales, a moins hésité à affliger une bonne correction aux milieux qui, le reste de l'année, le tondent allègrement, à coup de loyers très (trop) élevés.

A l'heure où les thèses xénophobes et discriminantes rencontrent de plus en plus d'échos favorables médiatiques [9] et politiques [10], le vote genevois sur les manifestations à de quoi inquiéter. Mais ce serait sans compter sur la créativité de tout ceux qui, chaque jour, luttent pour que le monde puisse, un jour peut-être, être plus respectueux de chacun et de la nature qui nous fait vivre. Le modèle de la manifestation citoyenne est à revoir, à adapter, afin que ces bâtons dans les roues de l'expression des peuples que nous servent la droite et ses extrêmes puissent être habilement contournés. Peut-être que les messages, paradoxalement, en gagneraient en efficacité. C'est tout ce que je souhaite!

Tant le vote fédérale sur les 6 semaines de vacances que celui, genevois, sur la loi verrouillant le droit à manifester s'inscrivent dans une logique de peur : peur de l'autre, peur de remettre en cause ses liens avec des marchés peu éthiques, peur de l'économie qui n'hésitera pas à vous sacrifier si vous n'êtes pas performant où si ses chiffres ne lui conviennent pas! C'est cette logique de la peur, entretenue par les extrêmes-droites et par la droite classique lorgnant de plus en plus à tribord, qu'il faut rompre. Malgré l'aspect quasi caricatural du vote d'aujourd'hui, et l'ampleur de la crise ultralibérale qui devrait pourtant desservir durablement leurs "créateurs-profiteurs", cette logique est si bien implantée que la tâche s'avère bien rude. L'aliénation libérale, que Thomas Frank décrivait de manière forte dans le cas des politiques de droite au Kansas [11], est aussi bien présente en Suisse. Cette rupture de la logique de la peur n'en demeure pas moins la priorité absolue, en préparation à une rupture définitive au capitalisme, pour que le virage "humaniste" (pas dans le sens anthropocentrique) et écologique puisse véritablement s'opérer.

Un progrès s'est produit par l'acceptation de l'initiative de Franz Weber, des années après l'acceptation de l'initiative du Rothenthurm [12]. C'est que, malgré le poids de la pensée unique, un changement doit bien être possible!

Sandro Loi


Sources :

[1] Majorité des Cantons pour l'initiative de Franz Weber, ATS, 11 mars 2012, http://www.romandie.com/news/n/Majorite_des_cantons_pour_l_initiative_de_Franz_Weber93110320121603.asp

[2a] VS, une altercation entre Franz Weber, militant écologiste, et un commerçant s'est déroulée à Verbier, RTS, 16 février 2012, http://www.rts.ch/video/info/journal-19h30/3790487-vs-une-altercation-entre-franz-weber-militant-ecologiste-et-un-commercant-s-est-deroulee-a-verbier.html

[2b] Marteau et faucille pour battre Franz Weber, Marie Parvex, Le Temps, 8 mars 2012, http://www.letemps.ch/Page/Uuid/a3efa664-6898-11e1-8c39-92664d500950/Marteau_et_faucille_pour_battre_Franz_Weber

[3] La Suisse ne veut pas de vacances supplémentaires, AP, 11 mars 2012, http://www.romandie.com/news/n/La_Suisse_ne_veut_pas_de_vacances_supplementaires110320121823.asp

[4] Une question de justice, Benito Perez, Le Courrier, 5 mars 2012, http://www.lecourrier.ch/une_question_de_justice

[5] La loi anti-manifs de Genève comprime les droits fondamentaux, Plate-forme d'informations, HumanRights.ch, http://www.humanrights.ch/fr/Suisse/interieure/Protection/Securite/idart_8759-content.html

[6] Communauté Genevoise d'Action Syndicale, http://www.cgas.ch/SPIP/spip.php?rubrique217

[7] Loi sur les manifs ou matraque idéologique, Philippe Bach, Le Courrier, 24 février 2012, http://www.lecourrier.ch/loi_sur_les_manifs_ou_matraque_ideologique

[8] Swiss Trading SA. La Suisse, le négoce et la malédiction des matières premières. Déclaration de Berne (Éd.), Editions d'en bas, 368 pages, Lausanne, septembre 2011, ISBN 978-2-8290-0411-1

[9] Les Windisch-boys se lancent dans l'arène, Helen Brügger, 01 décembre 2012, http://www.edito-online.ch/archiv/editoklartext0112/editoklartext0112f/leswindischboysselancentdanslarene.html

[10] Succession de Mark Muller - Eric Stauffer vise le Conseil d’Etat. Mais est-il crédible?, Fabiano Citroni et Fedele Mendicino, Tribure de Genève, 29 févrie 2012, http://www.tdg.ch/geneve/actu-genevoise/Eric-Stauffer-vise-le-Conseil-d-Etat-Mais-estil-credible/story/31166048

[11] Pourquoi les pauvres votent à droite? Comment les conservateurs ont gagné le coeur des Etats-Unis, Thomas Framk, Agone, 2008

[12] Marais et paysages marécageux, Pro Natura, http://www.pronatura.ch/marais

mardi 31 janvier 2012

Biodiversité 7 - Les autoroutes du vivant.

Dans mes billets consacrés à la biodiversité de notre planète, je fais souvent référence au phénomène de l'endémisme, c'est-à-dire lorsqu'une espèce ne se retrouve qu'à un seul endroit au monde. Cet endroit peut être une île, un récif marin, une montagne ou une vallée isolée. L'endémisme est souvent avancé par les écologistes comme raison importante quant à la préservation de la biodiversité. En effet, les espèces endémiques sont, par définition, rares et, généralement, ne comptent qu'un nombre relativement restreint d'individus. Qu'une surexploitation forestière décime complètement les bambous des forêts de Chine, et le panda disparaît de la surface de la Terre. La chasse intensive a anéanti les dodos, ces gros oiseaux incapables de voler, des îles des Mascareignes (Maurice), et ils ont définitivement disparu parce qu'ils n'existaient que là-bas.

Lézard géant de Grande Canarie (Gallotia stehlini), espèce endémique de l'île (photographie : Sandro Loi).

Pourtant, comme l'a relevé le biologiste Laurent Ballesta [1], si l'endémisme est quelque-chose de remarquable, le fait que l'on puisse trouver une même espèce dans de nombreuses régions du monde l'est tout autant. Ce point laisse clairement sous-entendre que les espèces, animales ou végétales, se déplacent au gré des contextes, tant biologiques qu'environementaux.

Ainsi, les plantes "migrent" en fonction du réchauffement climatique global ; des espèces méditerranéennes progressent vers le nord en Europe par exemple. D'une manière plus générale, les espèces végétales, dont la dissémination des graines ou des spores s'opère de plusieurs manières (par transport animal, par le vent, etc.) colonisent des lieux où température, ensoleillement, humidité ou encore nature des sols leur sont favorables. Ainsi trouve-t-on une pinède typiquement méditerranéenne dans le Vallon de la Laire, à l'extrême ouest du Canton de Genève ; le micro-climat plus doux qui y règne est propice à une espèce de pin que l'on trouve plutôt dans le sud de la France, donnant un air dépaysant à la région.

Une même espèce animale peut se trouver à son aise dans de nombreux endroit du globe, pourvu qu'il puisse, naturellement, y accéder par ses propres moyens. Les grands requins blancs sont rencontrés en Afrique du Sud, mais on en a retrouvé également en Méditerranée. L'ours brun des Alpes et des Pyrénées n'est pas très différents de l'ours brun que l'on rencontre de l'autre côté du continent eurasiatique, dans la péninsule du Kamtchatka. Selon les cas, nous avons des migrations saisonnières ou périodiques, ou bien des déplacements qui, parfois, ont donné lieu à de véritables colonisations : pensons à l'espèce humaine qui, lors de la dernière glaciation, a pu, via le détroit de Bering qui, à l'époque, se traversait à pied sec, passer de l'Eurasie à l'Amérique du Nord.

Le phénomène de migration saisonnière touchant les oiseaux est bien connu. A ce titre, Genève et plus globalement le Rhône forment une base pour un grand nombre d'oiseaux migrateurs. Ce phénomène est bien connu du grand public, en tout cas dans l'idée générale : les espèces migratrices nichent dans une région du monde, disons durant l'hiver boréal, par exemple l'Afrique, et remontent en été dans des contrées plus au nord.

Cette photographie aurait pu être prise dans une savane africaine ou dans une zone de mangrove asiatique. Or il n'en est rien. Cette Aigrette Garzette (Egretta garzetta) a été photographiée dans le sud de la France, à quelques dizaines de kilomètres du Cap d'Agde. Ce bel oiseau, que l'on peut apercevoir également en Suisse, migre généralement en Afrique durant l'hiver. Cette espèce d'oiseau est largement répartie dans le monde (photographie : Sandro Loi).

Mais les oiseaux ne sont pas les seuls à migrer bien sûr. Du gnou africain jusqu'au crapeau commun de nos régions, de nombreux animaux migrent, que ce soit pour échapper à des conditions climatiques défavorables, pour trouver de la nourriture ou pour la reproduction. Les saumons remontent des fleuves entiers pour arriver au lieu où ils sont nés, afin de s'y reproduire et de mourir. De nombreuses espèces de poissons tropicaux, après leur stade larvaire passé au large, gagnent un récif corallien où ils poursuivront leur développement vers le stade adulte, bien à l'abri ; de cette manière, des atolls sont ainsi régulièrement "approvisionnés" en poissons juvéniles. A l'instar de la migration des oiseaux, celles des poissons recèlent encore de nombreux mystères.

Reste que, quelque soit le motif de ces déplacements, il apparaît tout de suite à nos yeux un impératif évident : ces espèces doivent pouvoir emprunter des "passages" afin de pouvoir se déplacer. Le crapeau commun, après avoir hiberné dans une forêt, doit pouvoir parcourir les quelques kilomètres qui le sépare de sa résidence d'été, un marais. Comme nombres d'oiseaux migrateurs, notre aigrette garzette migratrice doit pouvoir trouver, sur son voyage entre l'Afrique et l'Europe, des haltes où se reposer et reprendre des forces, comme des zones humides. Certains animaux, aux territoires plus ou moins vastes, doivent parcourir parfois de longues distances pour pouvoir se nourrir.

C'est ici qu'apparaît la notion de "corridors biologiques". Ce sont des lieux de transit permettant aux espèces vivantes de se mouvoir d'un endroit à un autre. Le Rhône est l'un de ces corridors biologiques. Dans le Canton de Genève, la rade du Lac Léman et les berges du Rhône sont ainsi classées réserves d'oiseaux d'eau d'importance nationale et internationale.

Mais les activités humaines ont morcelé les habitats naturels et les écosystèmes. Là où un fleuve s'écoulait tranquillement est venu se planter un barrage hydroélectrique. Là où un cordon d'arbres offrait aux chevreuils, renards et autres sangliers un chemin de transit sûr et discret entre deux forêts est venu se placer un champ cultivé.

Les écologistes, puis certaines collectivités publiques, ont pris conscience que, pour sauvegarder la biodiversité, que ce soit au sein de réserves africaines comme en milieu urbain, la préservation ou la confection de corridors biologiques relevaient d'une importance capitale. Car la nature n'est pas statique. Pour que les espèces puissent subsiter, il faut parfois une réunion de plusieurs facteurs impliquant leur déplacement sans trop d'entraves : brassage génétique entre communautés, diminuer les risques d'épuisement des ressources alimentaires, favoriser les migrations, etc.

Ainsi, des échelles à poissons ont été construites auprès des barrages hydrauliques. Des haies d'espèces végétales indigènes sont peu à peu réinstallées, même en pleine ville. A Meyrin, en 2011, les réserves voisines des Crêts et des Fontaines ont été réunies en une seule entité, au prix de la fermeture d'une route frontalière (une première dans le canton du tout-voiture qu'est Genève), pour d'une part élever le statut du site au niveau national, mais aussi pour former un couloir biologique entre les deux réserves naturelles [2]. De manière générale, outre la protection des habitats, la prise en compte des déplacements d'espèces vivantes a pris une certaine ampleur dans le monde (connexion de réserves de faunes en Afrique, etc.).

La protection de la Nature est donc assez variée. On a tous à l'esprit le panda, menacé de disparition car cette espèce d'ours végétarien ne vit que dans une seule région du monde. D'autres espèces rares et endémiques sont les portes flambeaux de la protection des espèces, comme l'ours à lunettes (Tremarctos ornatus) d'Amérique du Sud, le pigeon appelé Carpophage des Marquises (Ducula galeata) ou encore le loup d'Abyssinie (Canis simensis) en Ethiopie. Mais autant la sauvegarde de toutes ces espèces rares et très menacées est très importante, autant la protection de ces "corridors biologiques" (rivières, zones humides, cordons forestiers, etc.) est également indispensable, même pour des espèces aussi peu menacées que notre aigrette garzette, même dans nos contrées urbanisées.

Car la Nature est un tout, un ensemble d'écosystèmes parfois éloignés mais jamais totalement indépendants. Si les espèces endémiques sont une richesse de la biodiversité, ces corridors biologiques, reliant le peu d'habitats naturels qui subsiste dans le monde, sont de vraies "autoroutes" du vivant, indispensables au bon fonctionnement de notre biosphère. Ce sont notamment grâce à eux que le miracle de la diffusion de la Vie partout sur notre planète a pu, et peut encore, se faire.

Sandro Loi

Série "Biodiversité", billet précédent : Biodiversité 6 - Sagesse naturelle.


Source :

[1] Ushuaïa Nature : la Constellation des îles, TF1 2002.

[2] Un nouveau visage pour Matégnin, Pro Natura Genève, http://www.espacemategnin.ch/marais.php

mardi 17 janvier 2012

Biodiversité 6 - Sagesse naturelle

Merveilleuse nature! C'est ce qui me vient à l'esprit lorsque je pense aux équilibres complexes qui définissent notre environnement. On a parfois de la peine à imaginer cela, mais la Nature que nous connaissons est loin d'être immuable. Des changements, parfois brutaux, arrivent, contraignant plantes et animaux à s'adapter, à migrer... ou à disparaître. D'autres changements sont plus diffus, comme la colonisation des îles océaniques par les plantes, puis les animaux (oiseaux, insectes, parfois mammifères et reptiles). Et à chaque fois, un équilibre est trouvé : trouvez-moi un endroit sur Terre qui n'a pas au moins sa colonie de microbes!

C'est là qu'on apprécie cette "sagesse" naturelle, lorsque ces équilibres s'établissent. Pour illustrer mon propos, faisons un petit voyage au Kamchatka. Cette péninsule de l'extrême-orient russe est le paradis des naturalistes. Avec près de 300 volcans, dont un dixième sont actifs, c'est aussi un haut lieu du volcanisme mondial, situé sur la célèbre ceinture de feu du Pacifique. Les volcans du Kamchatka ont d'ailleurs été classés en 1996 au Patrimoine Mondial de l'UNESCO.

Parmi ces volcans, le Kronotsky (3528 mètres) est peut-être l'un des plus beaux volcans du monde.

Le Mont Kronotsky, avec ses pentes douces, s'élève au-dessus de la Réserve de Biosphère du Kronotsky (photo : Yuri Doubik (Institute of Volcanology, Petropavlovsk), Global Volcanism Program (www.volcano.si.edu)).

Une rivière coule à ses pieds, où vient frayer une espèce de saumon, le saumon rouge Oncorhynchus nerka. Cet intrépide poisson, après quatre ans de vie dans l'océan, revient dans sa rivière natale pour se reproduire... et mourir.

Mais, lors d'une grosse éruption du Kronotsky survenue durant l'Holocène (il y a environ 10'000 ans), une coulée de lave s'écoula vers la rivière, et en interrompit le cours, formant ce qui allait devenir le Lac Kronotsky ; les saumons, prisonniers en amont, ne purent plus gagner l'océan.

Confinés dans un environnement clôt, les saumons n'avaient pas d'autres solutions que de s'adapter à la situation, notamment à la disponibilité des ressources alimentaires (moindres dans un lac que dans l'océan). Et c'est là que, à travers les millénaires, la "sagesse" naturelle a opéré : alors qu'un saumon atteint une bonne taille lorsqu'il vit dans l'océan, les saumons rouges du Kronotsky ont une taille adulte beaucoup plus petite. Cela leur a permis de survivre dans un environnement où les ressources sont plus limitées, leur taille plus faible étant consécutive à leur adaptation à ce milieu.

A terme, ce phénomène peut conduire à ce que l'on appelle la spéciation, c'est-à-dire la naissance d'une nouvelle espèce. Lorsque, pour une raison ou une autre, une forme vivante "attérit" dans un nouvel environnement et qu'elle arrive à survivre, l'évolution va pérenniser, en quelque sorte, les adaptations subies et une nouvelle espèce, parfois sensiblement différente de l'originale, apparaîtra, parfaitement adaptée à son habitat.

On observe ce phénomène dans les îles océaniques où, éloignées parfois de plusieurs milliers de kilomètres de toutes terres, elles ont développé une faune et une flore qui, souvent, leur sont propres (endémisme). On compte ainsi qu'il faut 30'000 ans pour qu'une nouvelle espèce puisse s'établir sur une île comme Hawai'i. Celle-ci peut y arriver par hasard (un oiseau détourné de son cap par une tempête, des graines portées par le vent, etc.). On comprend d'autant plus la fragilité de ces milieux naturels.

Mais que ce soit par "colonialisme" d'un nouvel environnement (espèces pionnières) ou à cause d'un changement climatique ou géographique (dans le cas des saumons du Kronotsky) perturbant les écosystèmes, la nature retrouve un équilibre, par les biais de l'évolution et de la spéciation. "L'intelligence", si l'on peut dire, de la machine Nature réside dans sa capacité à concilier les espèces avec les ressources présentes et les conditions régnant dans leurs environnements. Qu'une espèce d'insecte se retrouve coincée au fin fond d'une grotte, si la survie y est possible, il naîtra peut-être, des milliers d'années plus tard, une nouvelle espèce cavernicole, certainement dépigmentée et aveugle. Qu'à travers les caprices de la Terre (éruptions volcaniques, dérive des continents, etc.), un animal se retrouve isolé dans un espace plus réduit (île), et naîtra peut-être une espèce naine (comme l'éléphant nain de Sardaigne et de Sicile Elephas falconeri, disparu aujourd'hui).

D'innombrables espèces ont réussi, à travers les âges, à s'adapter à leur milieu changeant. Et Homo sapiens alors? Dans sa course éperdue à l'accumulation de richesses, celui-ci pille ces ressources à une vitesse "grand V". Pourtant, à l'instar du saumon rouge du Kronotsky et de son lac, notre environnement aussi est limité. Ainsi, il est amusant de constater qu'à ce titre, l'espèce humaine montre moins de sagesse que notre petit saumon.

Aurons-nous l'intelligence, non pas de "réduire notre taille pour devenir moins gourmand", mais de réduire notre "gourmandise" en ressources et rendre notre société plus responsable, humaine et écologique? On peut parfois en douter. Pourtant, l'adaptation aux réalités physiques de notre Terre - sa finitude notamment, et nos liens avec l'ensemble du vivant qui constitue notre biosphère - est autre que la clé de notre survie!

Sandro Loi

Série "Biodiversité", billet précédent :
Biodiversité 5 - Humain et animal, une relation à revoir dans le calme et la séreinité.

lundi 12 décembre 2011

Nouvelles lignes des Transports Publics Genevois : accès de grogne chronique d’une société qui se cache de ses responsabilités.

Genève grincheuse quand il s’agit de transports publics ?

Genève est connue pour être la capitale mondiale du trading des matières premières. C’est aussi une place forte au niveau des banques, mais également des grandes institutions internationales comme l’ONU ou l’OMC. Mais la « ville du bout du lac » est aussi connue en Suisse pour être la capitale des râleurs (en tout cas il paraît). Vu comme arrogant, le genevois aurait la propension de se croire mieux que tout le monde, et se plaindrait d’événements qui, pour le commun des mortels, reviendraient à des broutilles. Certes, le genevois râle aussi contre des choses concrètes, comme le manque de logements ou encore les primes maladies trop élevées.

Mais, dans la ville du « tout-voiture » qu’est depuis longtemps Genève, le moindre remous en termes de transports publics y va de son lot de mécontents, allégrement relayés sans aucun contrôle par une presse très peu diversifiée – gratuits (20 Minutes, le très populiste GHI et le journal de droite « Tout l’immobilier »), les clones Tribune de Genève et le Matin – plus en quête de sensationnalisme que d’information de fond. Et quand il s’agit d’un des plus grands « chambardements » de ces dernières années à Genève qu’ont connu les TPG (Transports Publics Genevois), les commentaires acides y vont bon train…

« Mécontentement à la place Bel-Air », pouvait-on lire dans la Tribune de Genève ce matin. Le nouveau réseau vient à peine de démarrer que déjà, ça grogne sec à Genève. On n’a même pas attendu le jour J pour cela ; depuis quelques semaines déjà, le mot « chaos » est souvent revenu dans les médias. C’est que les TPG, en plus d’inaugurer une nouvelle ligne de tram (Bernex-Onex-Gare Cornavin), ont simplifié les réseaux. Des lignes de bus ont changé de numéro, quelques trajets ont été réajustés et, plus fondamental, le réseau de tram a été simplifié, passant de six lignes à trois. Plus de cadence, mais plus de transbordements, ont annoncé les TPG dans leur tout-ménage et dans la presse. A la même occasion, les TPG ont procédé à une hausse du prix du billet : la course d’une heure passe de 3 CHF à 3.50 CHF par exemple. Ajouté à cela le temps pluvieux de ce lundi matin 12 décembre, et le cocktail propice à la grimace calviniste était prêt.

Avec un tel tableau, le lecteur extérieur peut avoir, à raison, une certaine sympathie à l’égard des usagers genevois. Loin les idées de Genferei ! Mais ce serait aller trop vite dans la simplification. Car le genevois, rapide quand il s’agit de râler, se voit nettement plus mou à la réflexion lorsqu’il s’agit de prendre ses responsabilités, tant citoyennes que personnelles, rejoignant de façon presque hypnotique le dogme libérale du « c’est la faute aux autres, c’est la faute à l’Etat ». Constat d’autant plus facile à faire que je suis genevois de naissance, usager régulier des transports publics et de prime abord sceptique sur les modifications opérées par les TPG, père d’une fille qu’il faut aller chercher à l’école à moins d’une heure de mon lieu de travail, et que j’essaie de suivre un tantinet la politique locale.

Prix du billet trop cher, mais impôts en baisse : faut prendre ses responsabilités !

Ainsi, selon les médias locaux, le genevois se plaint du prix trop élevé du billet de bus. Celui-ci, à l’instar des prix des titres de transports publics au niveau national comme ceux du train, ne cesse de s’élever. Et ce n’est qu’un début, selon l’ATE. Autant dire que le genevois n’a pas fini de se plaindre du prix du ticket. Mais, lorsqu’il y a quelques années, le peuple genevois a pu se prononcer sur la gratuité des TPG, celui-ci a voté « non ».

Bien sûr, certains pourraient rétorquer que la gratuité n’est pas la panacée et présente des risques qualitatifs – on voit le résultat sur la presse gratuite, où l’on est à des années-lumière de l’information de qualité. Mais à voir tout le bruit que fait cette hausse du prix, justifiant à elle seule l’usage de la voiture, « moins chère » (mais bon, selon PISA, statistique érigée comme vérité ultime pour classer les écoles, les genevois sont des cancres en math ; cela explique cette vision des choses, sans doute), on aurait pu attendre autre chose de l’issue de ce vote.

Ensuite, le genevois grincheux ne doit pas oublier que le transport public est un service… public. Celui-ci se finance, d’une part, par la billetterie et, d’autre part, par les subventions étatiques. Faisons un petit exercice de math (non les genevois, ne partez pas…). Prenons un volume, que nous qualifierons au départ d’incompressible et d’inextensible, et que nous appellerons « offre transports publics » ; subdivisons ce volume en deux sous-volumes égaux que nous nommerons « billetterie » et « subventions » (50/50, je n’ai pas les chiffres exacts pour les proportions, mais c’est pour illustrer). Aucun « vide » n’est permis. En gardant à l’esprit l’idée de départ que le volume « offre TP » reste constant, que devient le volume « billetterie » si le volume « subventions » diminue ? Ben « billetterie » augmente ! Augmente d’autant plus conséquente si, en plus, le volume « offre TP » n’est plus constant mais augmente lui aussi.

Certes, c’est une vision un peu simpliste. Les revenus publicitaires comblent sans doute un peu les augmentations (mais voir comme solution la transformation des véhicules en simples pancartes publicitaires n’a rien de réjouissant). Et des sources d’économies, sans pressions supplémentaires sur les employés, peuvent sans doute être trouvées. Mais les baisses d’impôts tout azimut, prônées et votées par la droite majoritaire depuis des décennies à Genève, trouvent bien un corollaire quelque part. Ici des places en crèches qui manquent, là-bas des classes d’écoles en sur-effectif… et, dans une société prônant l’économie avant l’être humain, des infrastructures de transports publics en constant développement, mais en manque de moyens autres que ceux de la billetterie. Car c’est bien connu, ce ne sont pas ces députés et élus, chaudement logés à Cologny ou au septième étage d’un immeuble à Plainpalais qui, d’une part, utilisent les transports publics et, d’autre part, souffrent du prix du titre de transport.

Au niveau suisse, nous verrons si l’initiative fédérale de l’Association Transport et Environnement (ATE) « Pour les transports publics », permettant entre autres une meilleure répartition des coûts entre la route et le rail, sera acceptée par le peuple. Ce serait déjà plus cohérent, et, en ce sens, je serai curieux du résultat à Genève. Mais au niveau du canton, quand la question du prix des transports publics (on pense par exemple à la gratuité pour les jeunes et les seniors, à mon avis largement jouable au niveau politique si le financement est bien chiffré) OU des investissements publics (baisses d’impôts non réfléchies) seront à nouveau sur le tapis des votations, il faudra voir si le genevois râleur sera cohérent, ou bien, ce que je pense être le cas en partie, que ce mécontentement n’est qu’une façon de masquer sa « paresse » et de maintenir sa soumission à la voiture. Je me questionne... La Fédération des Entreprises Romandes et le TCS ne s’étaient pas montrés favorables à la gratuité des transports publics…

L’Homo geneveticus est très frileux du changement… quand il s’applique à lui-même.

Autre grogne, le « changement ». Dans un monde où flexibilité, concurrence et progrès techniques sont érigés au rang vérité suprême, je m’étonne du bruit que peut faire ces changements de lignes de transports publics, sensés augmentés les cadences. Je pense qu’un habitant de Paris, New-York ou Bruxelles (ville que je connais bien) doit bien rigoler en apprenant que les genevois râlent parce qu’ils ne peuvent pas rester d’un bout à l’autre de leur déplacement dans le même véhicule. Ma foi, on désire « croître », « s’étendre »… Cela exige de s’adapter, non ? Une petite incohérence ? Bon, au vu de l’état de notre société libérale, ce ne serait pas la première…

Ben oui, les caissières peuvent bien s’adapter pour gérer leurs familles et travailler pour des horaires d’ouverture de magasins étendus. Mais lorsqu’il s’agit de Monsieur Tout-le-monde (forcément représentatif d’un plus grand public), l’adaptation n’est plus de mise.

Attendons pour juger du nouveau réseau, et jugeons de manière correcte et avec responsabilité.

A mes yeux donc, que les coûts ou les adaptations des infrastructures soient justifiés ou non, les genevois ont une grande part de responsabilité, par exemple sur le coût du billet, notamment par leur choix politique. On ne peut pas penser que la croissance économique que nous prônons à grands frais ne puisse pas nous impacter dans notre vie courante, notamment en se passant d’une infrastructure de transports publics qui puisse « suivre le rythme ». Et dans ces conditions, on ne peut pas imaginer que les baisses d’impôts, profitant surtout à ceux qui ont les moyens de se passer des services de l’Etat, puissent bénéficier automatiquement à la classe faible et moyenne, dépendante de ces services qu’il faut bien financer. Le transport public en Suisse en est un exemple symptomatique. Se plaindre que la vie est chère, puis voter comme des moutons libéraux, c’est une sorte d’oxymore politique !

Ce que j’aurais aimé entendre, comme plaintes (et c’est là que je salue la veille de l’ATE à ce sujet), c’est notamment ce qu’en pensent les personnes à mobilité réduite de ces transbordements apparemment plus nombreux. Si les simulations des TPG se révéleront inexactes, et si la situation s’est péjorée pour les seniors et les personnes à mobilité réduite, alors là oui, il y aura de quoi critiquer (de manière constructive) la politique de « standardisation » du réseau des TPG. C’est cela, entre autres, qui me paraît le plus important. Que M. Truc-muche mette cinq minutes de plus à se rendre à son boulot parce que, ô catastrophe, il doit changer de tram (dès aujourd’hui, c’est également mon cas en passant), que M. Machin soit perdu parce qu’il n’a pas pris la peine de lire les indications ni poser la question au personnel présent sur place pour aider le public, ou que les joints d’étanchéité des abris-bus place Bel-Air n’ont d’étanche que le nom… passez-moi l’expression, mais on s’en fout ! Combien de gens, qui ont pris la peine de se renseigner, de lire tout-ménage et autre affiche aux arrêts, ont pu prendre en compte les modifications, anticiper et s’affranchir facilement des « désagréments » inévitables en cas de modifications de réseau ?

Société individualiste, peuple qui pense que tout lui est dû, que tout doit être à portée de la main (comme un arrêt de tram devant SA porte) sans effort et surtout sans solidarité, la liberté sans la responsabilité : l’exemple des transports publics, à chaque fois, illustre peut-être cet état de fait. Aux adeptes du mécontentement chronique passifs et qui ne prennent de toute manière pas le bus (ceux que je connais ont d’ailleurs un porte-monnaie bien garni), je préfère la voix des laissés-pour-compte qui n’arrivent pas à boucler leurs fins de mois et pour qui le prix des titres de transport pèse réellement (pendant près de deux ans, j’ai dû me passer d’abonnement et faire du vélo, pour le plus grand bien de mes mollets – le véloTAF, c’est le pied –, mais tout le monde n’a pas la possibilité pour le faire), aux personnes à mobilité réduite, aux séniors et aux pères et mères de famille, et à tout ceux qui se battent, chacun à leur façon et parfois de manière contradictoire, pour une mobilité plus respectueuse de l’être humain et de l’environnement.

Mais ce souci de parole n’est pas trop vendeur pour les médias à sensation et les partis politiques de la pensée unique et du populisme. Ben oui, imaginez : il faudrait briser le dogme et, pire, réfléchir !!!

Sandro Loi

mercredi 23 novembre 2011

Science : l’Espagne va-t-elle s’agrandir ?

Un monde en perpétuel changement.

Il n’y a pas si longtemps que cela, le dogme d’un monde immuable prévalait. Sur fond de principes religieux, les habitants de nos contrées croyaient en un univers fixe, où, depuis la création divine, les étoiles sont toujours restées à leur place, inchangées, les montagnes ont pris leurs formes actuelles, les mers ont toujours baigné les mêmes côtes, etc. Puis, la science, péniblement, a revu ces dogmes, bien que ceux-ci soit encore bien implantés dans l’inconscient collectif. A l’instar de l’univers, qui semble avoir un début et peut-être une fin, notre Terre (plus ou moins ronde) a eu une évolution, qui continue actuellement. Ainsi, depuis sa naissance il y a 4,6 milliards d’années, la Terre a vu des océans se créer, des continents se déplacer, des montagnes se former puis disparaître sous l’effet de l’érosion.

Cette dynamique de la surface de notre planète, loin de la rendre figée comme le croyaient nos ancêtres, trouve son origine dans la chaleur régnant en son centre : une espèce de réacteur nucléaire naturel – pas les bidules branlants et dépassés fabriqués par les humains, dont certains fossiles idéologiques semblent s’y attacher corps et âme – où la désintégration d’éléments comme le thorium, l’uranium et le potassium, produit une énergie qui met en mouvement de convexion d’énormes masses de matières. Pour visualiser ce phénomène, regardez les mouvements de l’eau d’un bouillon que l’on chauffe à ébullition dans une casserole : ces mouvements sont illustrés par ceux des fines herbes qui montent, entraînées par l’eau chaude, arrivent en surface où elles se déplacent horizontalement (comme le mouvement des continents à la surface de la Terre), puis redescendent avec l’eau refroidie.

Ces mouvements dans le manteau terrestre ont donc des répercutions en surface. Les continents bougent, se rencontrent et forment des chaînes de montagnes (les Alpes, l’Himalaya), ou se séparent et forment de nouveaux océans (Rift Valley en Afrique orientale). Et la chaleur du cœur de la Terre en profite pour s’échapper. Celle-ci rayonne au travers des nombreuses régions volcaniques de la planète.

On recense environ 500 volcans actifs de part le monde ; ce chiffre pourrait être bien plus élevé si l’on tient compte des rides océaniques, ces immenses chaînes montagneuses en forme de rift (vallées en gradins en leurs sommets) qui court au fond des océans. Mais ce chiffre bouge sans cesse. En 1947, un paysan mexicain a expérimenté en direct cela ; alors qu’il travaillait son champ, il remarqua une faille fumante dans celui-ci. Quelques jours plus tard, un cône de plusieurs centaines de mètres de haut avait remplacé son champ ; le Paricutín était né, et avec lui l'ensevelissement de la région environnante et les villages voisins sous une épaisse couche de lave. D’autres montagnes, que l’on croyait sans danger, endormi à jamais, se sont brutalement éveillées ; le Chaiten, au Chili, en est un exemple récent dramatique et spectaculaire.

En Europe, les régions volcaniques du sud de l’Italie et de la Grèce sont bien connues. En revanche, un fait d’actualité a fait pencher l’attention sur un groupe d’îles, autre centre volcanique de grand intérêt : les îles Canaries. Cet archipel d’îles volcaniques éteintes (volcan-bouclier de la Grande Canarie) ou actifs (Pic de Teide sur l’île du même nom, île de La Palma, etc.) est le théâtre d’un événement géologique relativement peu fréquent à l’échelle humaine : la naissance possible d’une île.

Petites bu-bulles avant gros boom ?

Il y a quelques mois en arrière, un nombre impressionnant de petits séismes (tremors) ont été détectés en-dessous de l’île d’El Hierro, la plus occidentale de l’archipel des Canaries, et le reste d’un volcan-bouclier dont la dernière éruption certaine remontait à 500 ans avant J.-C. La crainte des autorités était portée sur le risque d’un réveil du volcan, car le type de tremblements de terre enregistré correspondait bien à une origine volcanique (remontée de magma). Quelques semaines ont passé, et une grande tâche jaunâtre est apparue en mer, quelques kilomètres au sud de l’île, preuve qu’une éruption sous-marine se déroulait bien sur les flancs de l’édifice, projetant des gaz et des matériaux volcaniques dans l’océan.

Les choses semblent se préciser. Il y a quelques semaines, de grosses bulles de gaz ont fait leur apparition en mer. La température de celle-ci a d’ailleurs considérablement augmenté, atteignant 35 °C mardi 8 novembre, et continuant de croître, tout comme le pH de l’eau (acidité). Les poissons morts se ramassent à la pelle… Le sommet du mont sous-marin n’est probablement plus qu’à quelques mètres de la surface.






Naissance d’une île, un combat entre l’eau et le minéral.

La suite dépendra naturellement de l’évolution éruptive du volcan sous-marin. Si l’activité se poursuit de manière suffisamment intensive, on pourra bientôt assister à la phase dite surtseyenne de l’éruption (du nom de l’île islandaise de Surtsey, apparue entre 1963 et 1965, ou ce type d’éruption a été pour la première fois décrite) ; des panaches grisâtres en forme de cyprès (panaches cyprésoïdes) éclateront au sommet du volcan, lorsque celui-ci effleurera la surface de l’océan, résultat d’un contact explosif entre l’eau (des dizaines de degrés) et le magma (environ 1000 °C). Un tel phénomène, très spectaculaire, se voit notamment dans les îles Solomon, dans le Pacifique Sud, au volcan Kavachi.

Reste que l’existence de l’île dépendra de la constance de l’éruption, la sape exercée par les courants et vagues océaniques étant d’une force suffisante pour détruire l’édifice nouvellement sorti des eaux. Pour actif qu’il soit, Karachi n’a jamais franchement émergé des eaux ; l’île née en 1867 dans les Champs Phlégréens du canal de Sicile, en Méditerranée (entre la Sicile et la Tunisie), n’a « vécu » que quelques jours avant d’être détruite par la houle (mettant fin, du même coup, à une pathétique dispute internationale).

L’avenir nous le dira si la superficie de l’Espagne politique va augmenter ces prochaines semaines. Cela dépendra du résultat du combat des éléments : qui, de Vulcain ou de Neptune, triomphera ? Une belle démonstration, en tout cas, d’une planète « vivante » auprès de laquelle l’être humain est bien petit. Mais, ce n’est pas grave, loin de là, d’être petit face à la Nature, surtout si on la respecte !


Sandro Loi


PS : l’exaltation du passionné de géologie que je suis à l’occasion de cette éruption ne doit pas masquer la crainte des habitants d’El Hierro, dont visiblement certains font leurs valises. Une pensée à eux !


Sources :


Bientôt une nouvelle île dans l'archipel des Canaries?, RTBF, 11 novembre 2011, http://www.rtbf.be/info/etcetera/detail_bientot-une-nouvelle-ile-dans-l-archipel-des-canaries?id=7050753


France-Espagne, l’alternance politique « bidon » sous la bénédiction du dieu « marché ».

La crise politique que nous vivons a quelques effets très étranges.

La Suisse a connue cet automne ses élections au Conseil national et au Conseil des Etats, les deux chambres parlementaires où, dans la Confédération, les grandes décisions se prennent. Si, assez logiquement, les partis ultralibéraux comme le Parti Libéral Radical (PLR) et l’Union démocratique du Centre (UDC) ont heureusement perdu quelques « belles » plumes, sanctionnés notamment par leurs liens très serrés avec les milieux de la finance, et si le parti traditionnel du centre-droit (Parti Démocrate-Chrétien PDC) continue sa chute électorale, c’est en revanche un centre-droit « élargi », à tendance libérale, qui est sorti vainqueur de ces élections, au détriment aussi de la gauche. Quand bien même les vertus de la croissance s’en sont prises littéralement plein la figure avec Crédit Suisse et récemment Novartis [1], croire en la « main invisible » semble être nettement plus apaisant pour l’électorat en ces périodes de doutes. En d’autres termes, c’est comme si un malade d’un cancer des poumons provoqué par le tabagisme se verrait, à sa demande et celle du lobby du tabac, traité uniquement par des cigarettes, parce que celles-ci sont justes plus « agréables » à supporter que le traitement médical qui pourrait peut-être le sauver. Quand bien même l’issu en serait fatale et plus douloureuse… Notre société malade n’est donc visiblement pas prête de sortir de son coma intellectuel.

Mais bon, à notre décharge, c’est une tendance générale en Europe, que ce soit lorsque la « démocratie s’exerce », ou comme lorsque cette tendance est imposée « de l’extérieur », hors du contrôle démocratique. En Grèce, le socialiste George Papendreou, vaincu par son incohérence et sa politique de démantèlement social, est remplacé par Loukás Papadímos, ancien vice-président de la Banque Centrale Européenne (BCE) et économiste ayant les faveurs des marchés, à la tête d’un gouvernement de coalition où, une première depuis la fin de la dictature des colonels en 1974 [2], l’extrême-droite y est représentée (Alerte populaire orthodoxe – LAOS). Les tout-puissants armateurs grecs, grands acteurs des marchés et dont les rentrées d’impôts ont cruellement fait défaut, ne risquent pas d’être inquiétés [3].

L’Italie suit le même chemin. Après l’heureuse et trop tardive démission de Silvio Berlusconi (ce libéral-conservateur (non, ce n’est pas un oxymore) qui, sur fond d’humiliation nationale et de hausses d’impôts des moins riches, n’a eu de cesse de ruiner les infrastructures italiennes, éducation en tête), le président Giorgio Napolitano a nommé l’économiste (encore un !) Mario Monti [4] a la tête d’un gouvernement de transition chargé de redresser le navire italien… et de faire plaisir aux marchés. Car, malgré la médiocrité avérée de Silvio Berlusconi, ce sont bien les marchés, et non les multiples scandales, magouilles et preuves d’incompétences, qui ont eu raison du Cavaliere. Les inquiétudes purement financières ont pesé plus que les droits de l’Homme et des discriminations (montée du racisme en Italie, mainmise médiatique du pouvoir sur la presse et l’information, image de la femme, populisme) et des inégalités sociales (impunité des fraudeurs du fisc, éducation en chute libre, etc.). Comme le relève très justement l’éditorialiste du Courrier Samuel Schellenberg, dans l’édition de ce lundi 14 novembre [5], il n’est pas dit que les masses populaires, qui ont manifesté leur joie au départ de Berlusconi, voient leurs attentes récompensées par l’actuel gouvernement de transition – qui se pliera aux désidératas de Bruxelles, Berlin et des marchés – et surtout par le futur gouvernement, les sbires du Cavaliere et les brunâtres léguistes étant sûrement au rendez-vous. En attendant, M. Monti aura la délicate tâche d’appliquer fermement ce que l’Europe des marchés exige de l’Italie : de l’austérité. Avec son lot de mécontentement, risquant d’alimenter ce populisme dont Berlusconi s’est tellement nourri…

Mais les exemples d’une certaines aliénations électorales sont illustrées d’une manière caricaturale en France et en Espagne, bastions de régimes d’alternances qui, si elles pouvaient peut-être avoir du bon dans le passé, montrent, à la lumière de la crise du capitalisme actuelle, des signes d’un alarmant essoufflement.

France politique en 2012 : blanc-bonnet et bonnet blanc.

La France a été ces derniers mois le témoin d’un certain élan d’espoir, vite retombé s’il en est, en tout cas vu de l’extérieur. Les primaires – écologistes cet été puis, surtout, socialistes cet automne – ont rencontré un succès certains, donnant une légitimité aux candidats élus. Les socialistes, à ce jeu-là, en sont ressortis avec panache, la forte couverture médiatique ayant infligé ni plus ni moins qu’une claque à la poussiéreuse UMP de Nicolas Sarkozy, très silencieuse durant l’événement socialiste.

Mais, si l’exercice démocratique a de quoi faire réfléchir, et présente, selon moi, une base de travail à explorer pour redonner une certaine aura à l’exercice des droits politiques, force est de constater que, dans un pays aussi politiquement conservateur que la France, « l’éléphant a une nouvelle fois accouché d’une souris ». Alors que les années précédentes ont vu le modèle social-démocrate échoué un peu partout, la France aura comme candidat à la présidentielle 2012 le plus social-démocrate de ces représentants : François Hollande. Au-delà du fait qu’il pourra, oui ou non, vaincre Sarkozy, le socialiste porte déjà en lui les germes de sa future et inéluctable défaite : il veut relancer « la croissance ». Ben tiens, en voilà une idée innovante ! Pour combien de temps, jusqu’où, avec quoi ? Cela, malgré qu’en tant que politicien, il devrait « anticiper » et donc « savoir », François Hollande n’en dit pas grand chose. Normal, quand on croit à un dogme, on n’essaie pas de creuser pour savoir s’il y a quelque chose de solide derrière le « concept » de croissance dans un monde fini. Ou bien n’est-ce qu’un autre exemple de « après moi, le déluge » ?

On se « réjouit » alors de voir comme François Hollande va concilier croissance économique, entraînant notamment une hausse de la pression exercée sur les salariés, avec le bien-être de la population (car qui dit croissance économique, dans la vraie vie dit aussi une hausse de la concurrence et, de ce fait-même, une hausse des exigences, notamment sur les employés, et le lot de souffrances que cela entraîne [6]). On se « réjouit » de voir comme, en bon social-démocrate, M. Hollande fera pour que cette croissance économique ne soit pas pilotée par les marchés, avides d’austérité en termes d’investissement dans les services publics. Une impossibilité, à mon sens, tant ceux-ci sont inhérents à une économie globalisée, où les timides régulations, naïvement portés par les sociaux-démocrates comme étant le remède à tous les maux, peinent déjà à être introduites, concurrence oblige [7] !

Mais, sans partir sur des présuppositions bien hypothétiques (Hollande doit encore être élu), il paraît pourtant clair que, quelque soit le résultat de la présidentielle française en 2012 entre Sarkosy et Hollande, il n’y aura pas de surprise. Le système économique restant le même, la Vème République étant toujours là, le courage politique étant, lui, toujours aux abonnés absents, il n’y aura pas grand-chose à attendre du gouvernement Hollande, si celui-ci accède à l’Elysée en 2012. Sous un vernis faussement socialiste, François Hollande n’appliquera, sur le fond, qu’une politique de droite, de gré ou de force, politique dont l’austérité est la face la plus flagrante.

La « crise » entre Europe-Ecologie-Les Verts (EELV) et le PS [8] a montré une fois de plus l’incapacité du système politique français (en l’occurrence, car ils ne sont pas les seuls…) à travailler au changement, tant ce système est englué dans divers lobbies. En témoigne la volonté du groupe Hollande de maintenir le chantier du réacteur EPR de Flamanville, gouffre financier et catastrophe industrielle, en répondant « favorablement » à la pression d’Areva pour faire capoter les accords PS-EELV [9]. Qu’attendre de différent d’une législature Hollande par rapport aux années sarkosistes, lorsque cette législature s’annonce déjà, avant même de commencer, aussi similaire dans la tactique politicienne, la soumission aux lobbies industriels et financiers et dans son manque de critique, notamment, envers les causes de la dette nationale (M. Hollande n’a pas daigné répondre au questionnaire d’Attac, tout comme un certain Nicolas Sarkosy… [10]) ?

Pourtant, il y aurait tout à gagner pour la France à bousculer cette alternance stérile, la stagnation idéologique qui en découle et son sous-produit excrété : le Front National. De timides et encourageantes prémices de changements, comme le concept de primaires, certaines prises de position courageuses d’Eva Joly (EELV), le lancement dans la campagne présidentielle du collectif « La Décroissance », les « indignés » parisiens, la conversion écologiste du PS français ou encore la montée en force de mouvements anticapitalistes sont une preuve d’un certain réveil citoyens. Mais, en France comme ailleurs, il faudra plus d’énergie pour faire tomber ces piliers de l’immobilisme intellectuel et social que sont l’ultralibéralisme et la social-démocratie. Sans cela, sans une indignation populaire plus forte, il ne faudra pas attendre de changement, de gauche comme de droite !

Espagne : « la menace était imminente », elle a été confirmée par les urnes ce dimanche 20 novembre.

Au tournant du XXIème siècle, alors que l’Europe se dirigeait toujours plus vers le libéralisme économique sans borne qui la caractérise aujourd’hui, que ce soit à l’époque des dernières élections européennes ou plus tôt, lors de celles de Tony Blair et ensuite de Sarkosy, Merkel ou Berlusconi, une « exception » semblait se dessiner. Un « espoir » (un peu naïf) pour les causes sociales se présentait en Espagne. La gauche revenait au pouvoir avec l’élection, en 2004, de José-Louis Rodriguez Zapatero [11]. Or, depuis, la crise est passée par là. Huit ans plus tard, après, reconnaissons-le, de bonnes choses effectuées (comme la reconnaissance du mariage homosexuel, la tentative de suppression de l’enseignement religieux obligatoire à l’école ou encore la régulation massive de réfugiés, contre l’avis d’autres pays européens dont la France), M. Zapatero a plié sous le poids des marchés et n’était plus le favori des sondages. Son parti, le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE), est en complète déliquescence (à l’instar de son cousin grec). L’Espagne compte 5 millions de chômeurs, soit de mémoire près de 15% de la population ! La situation générale est très préoccupante.

Comble de l’ironie, le mouvement des « indignés », apolitique mais qui transmet des valeurs essentiellement de gauche et altermondialistes [12], s’est très vite attaqué, à raison, au premier-ministre espagnol. Tous les sondages prédisaient Zapatero perdant, et une victoire aux élections du 20 novembre pour… la droite. Ignacio Ramonet, directeur du Monde Diplomatique en espagnol et président de l’association Mémoire des Luttes (www.medelut.org), décrivait de manière très intéressante ce phénomène dans les pages du Courrier du 14 novembre 2011 [13]. Par sa politique foncièrement antisociale, par sa soumission aux marchés (que M. Zapatero qualifiait d’ « impopulaire mais courageuse »), le premier ministre faisait « déjà, en économie, une politique de droite », selon M. Ramonet. Résultat : l’Espagne s’est tournée vers une (pseudo) alternance, le candidat de droite Mariano Rajoy (Parti Populaire) ayant confortablement remporté les élections. Ce qui est intéressant, c’est que Rajoy a pris, comme exemple de politique à appliquer, celle de la région de Castille-La Manche, un « laboratoire » d’idées, où son parti était déjà au pouvoir. De cet exemple, il compte faire la même chose dans le reste du pays. Sauf que la fureur populaire grondait déjà en Castille-La Manche, les habitants souffrant des coupes drastiques dans les prestations publiques, notamment l’éducation et la santé. Même constat en Catalogne, autre bastion récupéré par la droite, relevait le journaliste (mais où le Parti Populaire de Rajoy n’est arrivé qu’en quatrième position derrière les nationalistes).

D’où vient ce manque de choix politique, un choix se résumant, idéologiquement, presque entre la peste et le cholera ? La faute à qui ? A l’omniprésence des marchés, véritables « castrateurs » d’idées nouvelles avec leur marketing, sans aucun doute ! Mais aussi, dans tous les cas, une faute au système social-démocrate, prouvant une nouvelle fois ces limites tant son incapacité à proposer « autre chose » que la droite libérale est devenue flagrante. La faute à une « gauche de la gauche » espagnole semblant imiter l’exemple genevois (perpétuelles divisions) et, comme l’écrivait M. Ramonet, de forces alternatives (écologisme) « encore dans les limbes ». Le choix n’était donc plus guère étendu dimanche 20 novembre en Espagne, hormis peut-être l’abstentionnisme, grande gagnante de ces élections. Reste que, je l’espère, le soutien aux « indignés » et aux alternatives naissantes grandira peut-être au cours de cette législature de droite…

Car, ce qui est sûr, c’est que le gouvernement Rajoy continuera, de plus belle, l’œuvre de privatisations et de coupes sociales qu’a initié M. Zapatero ; plus piquant est le fait que le parti du nouveau premier ministre espagnol est le même que celui de M. Azenàr, à l’origine des politiques immobilières qui ont conduit au crash économique que connaît l’Espagne, à l’origine de la crise [14] ! Amnésie politique, lavage de cerveau à grande échelle, ou preuve d’un profond désespoir de la population ?

C’est ici, comme pour la Grèce ou la France mentionnée plus haut, un triste constat où, comme le relève très justement Hervé Kempf dans ses écrits [15], une « oligarchie » (monde de la finance mondiale) contraint les démocraties, désabusées (et donc plus manipulables peut-être) à maintenir le dogme de la croissance à tout prix, même si celui-ci implique, de facto, une décroissance du bien-être des peuples (coupes budgétaires dans l’éducation et la santé). Comme si, malgré tous les signes d’une décadence politique et structurelle, d’un capitalisme mettant l’humain après la finance, les électeurs, rendus toxicodépendants à la consommation, votaient au final toujours pour les responsables des crises à répétition ! Et cela, bien sûr, c’est quand les peuples peuvent avoir le droit de s’exprimer… L’exemple des cris d’effrois de l’Europe et des marchés à la seule parole de « référendum », prononcée par George Papandreou, est révélateur de cette véritable décadence. La « menace » que soulignait M. Ramonet dans son article, pour les indignés espagnols comme pour les plus faibles d’entre nous, n’est donc pas prêt de diminuer.

Gageons que ces futures années, où la pensée unique chère à Friedrich Hayek progressera en Espagne ou en Grèce, seront salutaires aux forces du changement, leur permettant de supprimer définitivement ses vieux démons (communisme, capitalisme) et d’oser présenter une véritable alternative durable (dans le temps), écologique et solidaire à la population. Dans le sens où, ces temps, on commence timidement à remettre publiquement en cause cette pensée unique et l’indéboulonnable capitalisme de leur pied-d’estale idéologique (chose qui m’était impensable il y a peu encore), on peut rêver que les revers à répétition subies par les sociaux-démocrates vont enfin les convaincre de l’obsolescence de leur système.

Oui, on peut rêver…

Sandro Loi

Sources :

[1] Le traumatisme des suppressions de postes chez Novartis, Revue de presse, Télévision Suisse Romande, 26 octobre 2011, http://www.tsr.ch/info/revue-de-presse/3544484-le-traumatisme-des-suppressions-de-postes-chez-novartis.html

[2] Dictature des colonels, Wikipedia, http://fr.wikipedia.org/wiki/Dictature_des_colonels

[3] Editorial - L'Europe contre les nations et les peuples, § Quelles solutions pour la Grèce, Danielle Riva, Utopie-Critique, http://www.utopie-critique.fr/index.php?option=com_content&task=view&id=208

[4] Les marchés asiatiques soulagés par la désignation de Mario Monti, AFP, 14 novembre 2011, http://www.google.ch/url?sa=t&rct=j&q=Mario%2BMonti&source=newssearch&cd=6&ved=0CEkQqQIwBQ&url=http%3A%2F%2Fwww.google.com%2Fhostednews%2Fafp%2Farticle%2FALeqM5hqjOi8fOcVSU8e80_Ed4f1eUed-g%3FdocId%3DCNG.84e4f0dd67c4f059b896f82d8f261ae5.91&ei=zzLBToZvhcO0Bpf-3P0C&usg=AFQjCNGuQiigrPj6tjNFMFGwbc0WPDkqTA

[5] Marché VS Impôts, Samuel Schellenberg, le Courrier, 14 novembre 2011

[6] Derrière la souffrance au travail, le délitement des valeurs collectives, Alexie Lorca, Un Monde Avance, Mediapart, 1er février 2011, http://blogs.mediapart.fr/edition/un-monde-davance/article/010211/derriere-la-souffrance-au-travail-le-delitement-des-val

[7] Social-démocratie, Wikipedia, http://fr.wikipedia.org/wiki/Social-d%C3%A9mocratie

[8] Comment les Verts ont détaché le PS du nucléaire, Anne-Sophie Mercier et David Revault d'Allonnes , Le Monde, 21 novembre 2011, http://www.lemonde.fr/politique/article/2011/11/21/comment-les-verts-ont-detache-le-ps-du-nucleaire_1606890_823448.html

[9] Nucléaire: Areva ne veut pas se substituer au politique, mais contribuer, AFP, 17 novembre 2011, http://www.romandie.com/news/n/_Nucleaire_Areva_ne_veut_pas_se_substituer_au_politique_mais_contribuer171120111311.asp

[10] 2012 : les candidats répondent au questionnaire Attac, http://www.france.attac.org/articles/2012-les-candidats-repondent-au-questionnaire-dattac

[11] José Luis Rodriguez Zapatero, Wikipedia, http://fr.wikipedia.org/wiki/Jos%C3%A9_Luis_Rodr%C3%ADguez_Zapatero

[12] Mouvement des Indignés, Wikipedia, http://fr.wikipedia.org/wiki/Mouvement_des_Indign%C3%A9s

[13] Espagne, danger imminent, Ignacio Ramonet, le Courrier, 14 novembre 2011

[14] Mariano Le Bref ?, Benito Perez, Le Courrier, 21 novembre 2011, http://www.lecourrier.ch/mariano_le_bref

[15] L'oligarchie, ça suffit, vive la démocratie, Hervé Kempf, Edition Le Seuil, 2011, ISBN 10 2021028887